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Qu'est-ce que je peux faire...



Dans une célèbre séquence de Pierrot le Fou (Godard, 1965), Anna Karina sublime l'ennui moderniste, et la phrase cultissisme qu'est-ce que je peux faire, je sais pas quoi faire est devenue involontairement peut-être, un mantra qui pourrait signifier ce spleen du XIXe et cette insatisfaction permanente de la répétition...




Elle rappelle bizarrement une oeuvre plus récente de la vidéaste brésilienne Cinthia Marcelle qui filme en 2007 un camion de pompiers tournant en rond et dont la lance à incendie pointe vers le centre d'un cercle dessiné par cette rotations sysiphienne. Fonte 193 peut nous renvoyer par le jeu du marabout à l'oeuvre magistrale de Alÿs, Zocalo, Mexico D.F. (1998), un documentaire de douze heures qui suit la progression de l'ombre d'un drapeau sur la place du Zócalo à Mexico City.

Ici le déplacement, l'errance, la répétition sont vus comme autant de motifs sculpturaux et artistiques faisant dire à Hamish Fulton (cité par Thierry Davila) «qu'il ne peut y avoir de travail artistique sans marche: No Walk, No Work». Ainsi la figure du marcheur, du flâneur qui explore les espaces libres de la ville, revient en mémoire. Le flâneur comme explorateur mais aussi comme révélateur. Dans son livre Le flâneur et les flâneuses: les femmes et la ville à l'époque romantique, Catherine Nesci souligne que Walter Benjamin, dans son introduction à Paris, capitale du XIXe siècle, faisait une nouvelle analyse du mot fantasmagorie.


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Francis Alÿs, photogramme de Zócalo (Mexico City, collaboration with Rafael Ortega), 1999


Benjamin revisite ce que le XVIIIe avait décrit comme «l'art de faire apparaître des spectres par le moyen d'une illusion d'optique» pour signifier «l'ambiguïté des représentations historiques du XIXe siècle [...] fantasmagories de la ville familière à travers laquelle la foule interpelle le flâneur, chez Baudelaire [...] fanstamagorie de l'espace dans la transformation du Paris du second Empire par Hausmann» (Nesci) Cette longue liste de fantasmagories décrites par Benjamin se voient ajoutées de celle de l'Histoire qui «accomplit toutes les autres par l'idée du progrès et le culte du nouveau».

Pour Benjamin, la fantasmagorie de l'Histoire est celle de la répétition, «de l'éternel retour du même». Nesci souligne encore que Benjamin cite L'Éternité par les astres (1872) d'Auguste Blanqui. Dans ce livre le révolutionnaire socialiste, tel un véritable fanstamagore, «s'adresse à ses contemporains comme à des apparitions spectrales pour développer sa vision des répliques illimitées de l'être humain: <le nombre de nos sosies est infini dans le temps et l'espace. [...] L'éternité joue impertubablement dans l'infini les mêmes représentations>».

Ainsi il faudrait voir dans la vidéo de Marcelle, comme acte répétitif, une fanstamagorie de l'Histoire. Une marche éternelle et mimétique... qui fera dire à Benjamin que la modernité est celle «du monde dominé par ses fantasmagories» où le nouveau n'est qu'illusion alors que la modernité chez Baudelaire c'était justement le contraire, l'alliance du nouveau et de l'ancien.


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Installation view of "Francis Alÿs: Fabiola" at the National Portrait Gallery, London (via soiseeso)


Bice 2011

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photo: ©TateEtc


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Une très belle surprise pour la prochaine Biennale de Venise (54è, 2011). Paolo Baratta et son équipe ont choisi Bice Cuniger (au milieu sur la photo) comme directrice du secteur Arts Visuels. Cuniger a été directrice éditoriale de TATE ETC. depuis 2004. Elle est aussi co-fondatrice et éditrice-en-chef du magazine Parkett.


Roman au Royal

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Il est encore temps d'aller voir la rétrospective Cieslewicz au Royal College de Londres visible jusqu'au 7 Août. Sous le double commissariat de David Crowley et de Andrzej Klimowski assistés d'Anna Graowska-Konwent (Musée de Poznan) et avec le patronnage de l'Institut Culturel Polonais et l'Institut Adam Mickiewicz, sont présentés les travaux, affiches, entretiens, d'un des graphistes les plus talentueux et surréalistes de ces dernières années.

À défaut vous pouvez toujours (re)lire le superbe opus que Margo Rouard-Snowman avait consacré au père du collage et des images ou lire (en v.o.) l'article élogieux de John L. Walters pour Eye.


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image © Eye 2010


Gardant l'oeil ouvert (!), voici une pépite découverte dans la foulée de ce billet et que je partage avec vous. Elle vient directement du Portugal, terre convertie depuis belle lurette au graphisme pointu, sous la plume de Pedro Marques. Vademecum dla snobki i snoba est un livre de Jerzy Wittlin, mis en page en 1975 par Roman Cieslewicz alors au sommet de son art. Comme le décrit Marques, le livre porte la signature «très visible» de son maquettiste et sa mise en forme respecte le terme principal du livre: vademecum, sorte de guide. On ne s'étonne donc pas de voir un double colonnage avec un usage typique de la Futura et l'Helvetica.


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images via le blog de Pedro Marques (merci!)


Ce que note joliment Marques c'est aussi que le temps a nostalgifier cet objet. La pulpe du papier a jauni rendant un effet newsprint qui souligne toute «l'acidité» de Cieslewicz. [...] Le livre est comme une «capsule temporelle en provenance directe de la période post-Pop et contenant un mix de sophistication ouest-européenne et de satire traditionnelle polonaise, un mélange étrange que personnifia toute sa carrière Roman Cieslewicz».


Prisonniers du Soleil

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Le Frac IdF, Le Plateau, présente Prisonniers du Soleil, exploration de l'art et des ses rapports aux savoirs. Une exploration initiée par le commissaire-critique Guillaume Désanges et qui avait démarrée par La Planète des Signes et se poursuit ici par une ouverture vers l'architecture et ses folies...

Vous pouvez télécharger le journal de l'exposition:
Prisonniersdusoleil.pdf


A&N

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©Noam Toran, The MacGuffin Library, 2008 (résine polymère, textes, vidéos) en collaboration avec Onkar Kular et Keith Jones (photo Sylvain Deleu)


Le Lieu du Design expose le travail du designer-directeur Noam Toran du 24 Juin au 21 Août 2010. « Remarquée à la Biennale d'Architecture de Venise (2004), au Mudam (2007) ou encore au MOMA (2008), l'œuvre de Noam Toran reconsidère les besoins négligés et révèle par là même une complexité psychologique souvent cachée tout en questionnant le terrain d'action moraliste du design et de la production industrielle en général.

Conçue par la critique Alexandra Midal pour le Lieu du Design, sur une proposition du Frac Ile-de-France, cette première exposition de Noam Toran en France est l'occasion de découvrir - entre autres - l'installation Desire Management. Soit un ensemble d'objets et de films qui témoigne de la manière dont le design peut accompagner et favoriser les comportements peu ordinaires de certains individus.
Parmi les éléments exposés, notons d'ores et déjà un curieux trolley qui permet aux hôtesses traumatisées de s'entraîner à domicile pour un service adéquat même en période de turbulences. En d'autres mots, et pour le plus grand étonnement de tous, Noam Toran imagine non sans humour des
objets fictionnels


Paléorama

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Ariane Michel, Les Yeux Ronds, 2005 (image via Paris-Art)


Ariane Michel expose ses vidéos-installations à la FE-Ricard. Après «les hommes», Ariane présente aussi les animaux. Paléorama est incroyable, il suffit de voir «La Cave» (2009) pour s'en persuader.


JYJ & L'Encyclopédie + le 104

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Dimitri Tsykalov, 14,5mm QJG-02, 2008, digigraphie, 205x160cm
© DR (via Centre Pompidou)



C'est à de curieuses lectures que Jean-Yves Jouannais et le Centre Pompidou vous convie. Des lectures-performances sur le thème encyclopédique de la guerre (pourquoi? c'est justement la question...). La prochaine sera le 15 Avril, il s'agira alors de déflorer la lettre «F»...

Notez aussi dans vos tablettes que les ateliers du CentQuatre ouvrent le week-end du 17-18 Avril. En savoir plus sur www.104.fr


Crime & Châtiment

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dessin de Pépin paru à la une de l'Éclipse (1868) (via renneville)


Une étonnante exposition à voir au Musée d'Orsay  et qui court sur la période de 1791 à 1981 (avec un intérêt particulier pour tout le XIXe, Orsay oblige) soit celle qui ceinture donc la mise en place de la guillotine comme méthode moderne et toutes classes confondues de peine capitale et l'abolition de celle-ci dans les années 80.
D'abord un projet de maître Badinter qui voulait présenter une sorte de panorama de l'évolution des moeurs judiciaires (je raccourcis volontairement), le projet est étendu ici par Jean Clair (le commissaire de l'exposition) qui en fait une sorte de vision de l'art au travers de la notion de crime et donc de châtiment (et inversement).


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Claude Chabrol, La Femme Infidèle (1969)


Entre têtes décollées et membres en vadrouille, entre faits divers et films de Chabrol, entre phrénologie et art des profilers, c'est donc une sorte de plongée dans le Mal et ses avatars à laquelle nous sommes conviés. L'immontrable peut-il être rendu visible? C'est une des questions de l'exposition qui en soulève d'autres... ainsi la fascination pour les criminels serait-elle une sorte d'érotisation (comme les surréalistes auraient pu le revendiquer) de la figure maléfique? Et quid de cette science qui se plaît à tout contrôler et mesurer au point de vouloir croire que les têtes décapitées peuvent encore parler pour peu qu'on les stimule électriquement... fascinant!


Melvin Moti au Wiels

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© images www.wiels.org


Sous le commissariat d'Elena Filipovic, le Wiels présente le travail du jeune artiste Melvin Moti (*1977). From Dust to Dust «place l'échec et la poussière au coeur d'un nouveau projet développé depuis plus d'un an». Plus d'infos sur le site pour un travail proche de l'archivage revisité.


Homework

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Joanna Górska et Jerzy Skakun du studio polonais Homework présente leur revivification (pas forcément voulue en ces termes d'ailleurs) de la tradition de l'affiche polonaise. C'est à la galerie Kemistry à Londres et naturellement il est plus que recommandé d'y jeter un oeil.
Même si les outils techniques permettent maintenant une imagerie relativement éloignée des illustrations typiques de l'école polonaise, Górska et Skakun sont dans la droite filiation de ces affiches de films qui n'ont rien perdu de leur qualité. La comparaison est donc permise entre l'illustratorisation des uns et l'illustrissime illustration des autres. Les clins d'oeil d'Homework sont d'ailleurs des hommages complices et presque logotypés aux maîtres de l'affiche made in Poland.


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© Homework. De haut en bas: le cabinet du docteur Caligari (film poster 2008) / Amerikanisches Kino im polnischen Plakat (exhibition poster 2009) / Tschechoslovakisches Kino im polnischen Plakat (exhibition poster 2009) / Metropolis2 (film poster 2008)


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© Homework. En haut: Jodorowsky (film poster 2008) / Heimwerker in der Pigassus Gallery (exhibition poster 2009). En bas: affiches polonaises de films (site: agrayspace) Hourglass Sanatorium (1973) \ À coeur joie (1967)

Homework donnait récemment un interview à Europa Cinemas dans le cadre de leur rubrique 3 Questions À. Il est intéressant de noter que les projets liés au cinéma occupent quasiment la moitié de leur travail et pourtant ce studio formé en 2003 ne se revendique pas comme cinéphile. Leurs affiches (de cinéma) doivent «se démarquer de la masse» avec comme principe de fabrication de ne jamais utilisé de photographies tirées du film mais de privilégier «l'idée et la métaphore, le fait de proposer en un dessin une sorte de synthèse de l'oeuvre».

Cette mécanique visuelle de la chose qui doit frapper l'esprit était déjà en jeu dans la tradition de l'affiche polonaise dont les figures mythiques (Cieslewicz, Tomaszewski entre autres) ont aussi joué de la métaphore ou de l'association. Au travers de techniques qui soulignaient également le contexte technique dans lequel elles étaient réalisées (manque de moyens d'où des combines qui ont vite su sublimer ces limites) les affiches polonaises des années 50-80 offrent cet impact poétique comme une espèce de quintessence oblique du film. La composition, souvent concentrée autour d'un élément central porteur de sens, sublime l'usage du collage et du dessin avec une irrévérence souvent humoristique.


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De haut en bas: affiches polonaises de films (site: agrayspace) The Cry (1963) \ Czlowiek Z Fotografii (1964) \ Cabaret (?) \ The Born Losers (1967) \ Knife in the Water (1962) \ Call Northside 777 (1948) \ Camera Buff (1979) \ The Conversation (1974) \ Slender Thread (1967)


Homework tout en respectant cette tradition, renouvelle le genre en apportant une touche évidente de maîtrise des logiciels de dessin vectoriel qui n'assèche pas forcément leur propos. C'est presque une suite logique et quand bien même le duo refuse la filiation directe, la fausse simplicité de leurs affiches est une vraie fraîcheur dans le paysage renouvelé du graphisme polonais.


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©Homework, Tydzien Kina Hiszpanskiego (exhibition poster 2009)


Galerie Mikro

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Johannes Nadeno, exposition Strukturen in Norwegen, galerie Mikro


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Johannes Nadeno, Hytte, Hellesy, 2008 (image galerie Mikro)


madejska_1.jpgAgata Madejska, Gefäß, de la série Nocturnes, 2005 (galerie Mikro)


madejska_3.jpgAgata Madejska, Litschis, de la série Nocturnes, 2005 (galerie Mikro)


madejska_2.jpgAgata Madejska, Rutsche, de la série Nocturnes, 2005 (galerie Mikro)


fassbender_1.jpgJan Faßbender, de la série Just a, 2005 (galerie Mikro)


fassbender_2.jpgJan Faßbender, de la série Just a, 2005 (galerie Mikro)


La galerie allemande Mikro (Düsseldorf) est une niche incroyable pour qui s'intéresse à la photographie contemporaine. Tous les genres s'y rencontrent même si une préférence semble être apportée au choix des artistes exposants dans la galerie. Deux articles du Goethe Institute peuvent vous aiguiller, l'un parle de la Renaissance des sujets classiques tandis que l'autre pose la question de l'Original dans la photographie. Faites votre choix!


Save Manhattan

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Mounir Fatmi, Save Manhattan, de haut en bas: Uit de landen van ondergaande zon, arti e amicitae, Amsterdam, 2005 / Comprendra bien qui comprendra le dernier, Le Parvis, Ibos, 2004 / 52ème Biennale de Venise, 2007, Collection Hessel Foundation (images © Mounir Fatmi)


«Le projet Save Manhattan 03 est une réflexion sur les attentats du 11 septembre 2001. Il se compose de trois éléments distincts, Save Manhattan 01, Save Manhattan 02 et la version finale de Save Manhattan 03, présentée pour la première fois lors de la biennale de Venise 2007. Save Manhattan 01 (2003-04), était construite avec de nombreux livres écrits suite aux événements du 11 septembre, à l'exception de deux exemplaires du Coran. Les livres étaient disposés sur une table de façon à ce que leur ombre projetée sur le mur dessine la ligne d'horizon de Manhattan telle qu'elle était avant le 11 septembre. Les deux exemplaires du Coran recréent ainsi l'image spectrale des tours jumelles» (en lire plus...)


Singapour, Malaisie, action!

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Affiche du film de 1956, Ma Vie Commence en Malaisie (1956) (image: notrecinema.com)


«Découvertes de films parmi les plus récents, rencontres avec les cinéastes invités, âge d'or du cinéma classique malais à travers ses icônes, ses auteurs oubliés et ses films de genre: le Centre Pompidou vous invite à partager deux mois et demi de cinéma (120 séances) en venant à la rencontre d'un territoire de cinéma moderne et passionnant, méconnu en France.»
Vous pouvez téléchargez le programme du Centre en cliquant ICI.

Entre Peinture et Photographie

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John Baldessari, de haut en bas: Hand or Feet (part one): Duck Feet / Swimfin (2009), Cane / Knife (2009), Skateboards / Tiger (2009) / Snake / Hanging Person (2009)


En octobre-novembre dernier, la galerie Marian Goodman Paris présentait le travail récent de John Baldessari; elle est à mettre en écho avec la grande rétrospective qui a eut lieu à la Tate Modern et qui sera bientôt visible au Macba de Barcelone.
En 2011 un Catalogue Raisonné de plusieurs volumes cartographiera le travail de Baldessari. Le premier volume qui couvre la période prolifique de 195 à 1978 sortira au printemps 2011.

Pour revenir à l'exposition Hand and/or Feet (Part One) de Paris, le texte de présentation est assez explicite: «l'artiste poursuit son exploration de l'identité humaine à travers la fragmentation du corps en différentes parties. Dans la majorité des œuvres, où deux photographies trouvées (noir et blanc) sont assemblées avec des parties colorées, cette dimension fragmentaire est encore accentuée dans la composition par une séparation verticale ou horizontale. John Baldessari fait ainsi cohabiter les extrémités du corps humain avec des animaux et/ou des objets. Les animaux, lorsqu'ils figurent dans une des œuvres, sont représentés en relation avec ou dans un environnement humain.
Comme dans les séries précédentes Raised Eyebrows/ Furrowed Forehead; Noses & Ears, Etc, ou Arms and Legs (Specif. Elbows and Knees), Etc, ces œuvres peuvent être perçues comme le résultat d'une réflexion que poursuit John Baldessari sur la totalité - quoi exclure, quoi conserver - qui demeure une préoccupation centrale dans son travail. A côté de cette idée, il continue de s'intéresser au motif en relief et à l'aspect tridimensionnel; au segment comme syntaxe visuelle; à l'hybridation inhabituelle; au point de rencontre entre la photographie, la peinture et la sculpture.
Hands And/Or Feet (Part One), ne met pas seulement en exergue ce dialogue vivant dans lequel peinture et photographie sont depuis longtemps engagées conjointement, mais aussi cette tradition de fragmentation de motifs isolés ou de parties d'une toile ou d'une image pour défier la logique narrative et l'interprétation standard. Association et dissociation ont été une des principales lignes directrices de son travail : «Ce qui m'intrigue en cela (et c'est une méthode adoptée dans la majeure partie de mon travail) est d'établir un ensemble de conditions qui font que les choses surviennent difficilement, mais sans pour autant les rendre impossibles.» » (-texte © galerie MG)

Cette manière de fabriquer les images est assez proche du cinéma. On sait que le montage, que le sectionnement, la rupture, le collage sont des moyens propres à la narration cinématographique (qu'elle soit littérale ou expérimentale, une image vient toujours après une autre). C'est donc «l'entre» qui pourrait intéresser Baldessari. Cet espèce d'infra-mince sublimé par Duchamp qui pourrait signifier un hors-champ interprétatif pour le spectateur. Car encore plus que son intérêt pour le lien entre photographie, peinture et sculpture, ce qui marque chez John Baldessari c'est ce questionnement permanent de l'entre-deux. Ses images ne sont pas totalement des photographies ni complètement des peintures. Ses textes ont l'apparence du langage mais ne font que l'évoquer au travers du geste d'un peintre de signes. Et ses identités effacées prouvent que les blind spots peuvent devenir vecteurs de refabrication.

Véritable pape de la citation et «disgresseur» devant l'éternel, John Baldessari n'est pas si différent que son contemporain suisse Jean-Luc Godard. Tous deux re-fabriquent une réalité qui aurait pu épuiser la peinture et se laisser séduire par les nouvelles techniques de reproduction. C'est pourtant au travers de ces appareils de reproduction que Godard et Baldessari font la preuve de leur véritable classicisme révolutionnaire face aux images. Des images entre qui ne racontent pas forcément ce qu'elles montrent mais qui restent des images qui se montent et provoquent ce qu'Einsenstein appelait des «crash», ce moment où le montage crée un accident et où le langage visuel devient forcément autre.




Ainsi la fameuse phrase de démarrage d'Alphaville (1965): «Il arrive que la réalité soit trop complexe pour la transmission orale. La légende la retransmet sous une forme qui permet de courir le monde». Godard, comme Baldessari, utilise les outils de la modernité pour montrer à voir et pour parfois cristalliser cette légende. À moins, comme l'écrit Alexandre Fontaine Rousseau, que cette légende ce ne soit l'outil lui-même. Un outil dont la forme informe. Une forme en quelquesorte hybride et symbiotique. Les oeuvres de Baldessari, les films de Godard sont des objets entre comme les images qu'ils présentent.

Dans leur utilisation d'images trouvées et de citations, les approches de Godard et Baldessari peuvent aussi faire penser aux recherches visuelles de Bruce Conner (merci B!). Là aussi les juxtapositions les plus curieuses se mettent en place dans des séries de collage que n'auraient pas renier les avant-gardes. Des relations se tissent alors comme une sorte de constellation ad infinitum. Conner n'hésite pas non plus à citer, comme si cette pratique était celle d'un vingtième siècle en perpétuel démonstration; un vingtième siècle qui s'auto-pastiche dans une démarche postmoderne typique mais qui n'oublie pas de dévorer ses propres entrailles et de les regurgiter comme autant d'images d'images et de textes de textes.


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Bruce Conner, Mary Anointing Jesus With The Precious Oil of Spikenard, 1987-2003 (from Magnolia Editions)

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Bruce Conner, Bombhead, 1989-2002 (from Magnolia Editions)


Conner ,bien qu'ayant participé à l'exposition Beat Culture and the New America: 1950-1965 au Walker Art Center, reste facilement inclassable et c'est uniquement par association que son travail est ici évoqué à la lumière de celui de Baldessari et plus obliquement celui de Godard (à moins peut-être de ne se concentrer que sur les Histoire(s)).
Né au Kansas, Conner sera ultérieurement associé à la renaissance de la poésie et des arts visuels qui frappe San Francisco dans les années 50. Mais c'est surtout au mouvement contre-culturel qu'il s'attache au début des années 60. Véritable sismographe de l'esprit américain, son travail polytechnique, influencé par les émigrés des années 40 se situe là-aussi entre. Entre une dénonciation pacifiste et une exploration expérimentale. Entre le collage et la peinture. Le dessin et le film.


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Bruce Conner, Untitled, 1998 (from looksee)

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Bruce Conner, Photographic Copy of the Right Hand of Bruce Conner, from the series PRINTS, 1974 (Collection SFMOMA, Gift of William Nicolas Conner, Wichita, Kansas)


L'oeuvre la plus curieuse de Bruce Conner reste son film subtilement intitulé A Movie (1958). Montage d'archives (rappelez-vous aussi Imitation of Life d'Hoolboom), bricolage énergique, tout évoque ce que deviendra le format vidéo-clip et les années de gloire de MTV. A Movie est aussi, selon les dires de son réalisateur, un travail de voleur, un acte «pseudo-criminel» si peu éloigné de la peinture qu'il s'approprie lui-aussi les objets: «vous volez les expériences passées que tout le monde a eut... vous construisez au-dessus de cette gigantesque pyramide qui a des millions de corps morts à sa base». Le SFMOMA, qui a longtemps tenu Conner en non-odeur de sainteté, décrit A Movie comme un «jeune vieux film». En 1959 il faisait pourtant son âge mais semblait alors plaider pour une archéologie du progrès et une élégie de la modernité à la sauce américaine. La dernière image, celle d'un plongeur fusant dans la carcasse immergée d'un vieux navire, peut enfin évoquer cette quête actuelle pour la modernité comme une ruine...


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Bruce Conner, still from A Movie (1958)


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Jean-Luc Godard, still from Week-End (1967) (merci Ilest5Heures)



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John Baldessari, What is Painting, 1958 (MoMA, New York) (thanks to Marie Bouchet)



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Jiri Kovanda, Kontakt, 1977


CasaNostra.pngPierre Thoretton, Ca(o)sa nostra, 2009-2010


Du 5 Février au 30 Mai 2010, la Villa Arson présente Double Bind, une exposition sur les dysfonctionnements du langage. Commissaires de l'expo: Dean Inkster, Eric Mangion et Sébastien Pluot.

«Malentendu, altération, incompréhension, aporie, confusion ou contresens, sont autant de dysfonctionnements ou d'anomalies - discrets ou manifestes - qui modifient en permanence le cours et la teneur de nos échanges. Pourtant, depuis le mythe babylonien d'une langue unique et universelle, jusqu'aux théories des correspondances, et plus récemment l'idéologie positiviste d'une traduction sans perte aidée par l'informatique, la quête d'une communication transparente traverse chaque époque.
Quatre ans après l'exposition Transmission1, le Centre national d'art contemporain de la Villa Arson revient sur le rapport entre art et communication avec une exposition intitulée Double Bind / Arrêtez d'Essayer de Me Comprendre. Il s'agit cette fois d'interroger la complexité des langages qui fait de la communication une entreprise singulière toujours renouvelée par les interprétations et les traductions.
L'expression double bind se réfère ici à la double contrainte que toute traduction, selon le philosophe Jacques Derrida, impose comme impératif: la nécessité et l'impossibilité sont contenues dans tout énoncé linguistique, de la transposition d'une langue à une autre. Si un énoncé fait nécessairement appel à la reconnaissance, la compréhension, et l'interprétation (sa traductibilité), il demande également que l'on respecte ce qui en lui échappe à la traduction, la part intraduisible qu'il recèle et qui constitue son caractère propre ou unique, son idiome. L'injonction Arrêtez d'essayer de me comprendre! se réfère au psychanalyste Jacques Lacan et à la réponse qu'il aurait faite à l'un de ses auditeurs trop soucieux de vouloir saisir le sens de chacun de ses propos. Il s'agit, en l'occurrence, d'un exemple classique du double bind tel que l'a théorisé l'anthropologue Gregory Bateson dans les années 1950: le destinataire d'une telle injonction ne pouvant y répondre sans y déroger, est placé dans une situation de dilemme et d'incertitude.
Les oeuvres présentées dans l'exposition révèlent diverses stratégies de transposition qui prennent en compte les effets d'altération et de distorsion qui surviennent dans la construction et le partage du sens: que ce soit dans le discours, dans le passage d'une langue à une autre, d'un médium ou d'un outil technologique à un autre, ou bien encore, à travers diverses formes de codifications. L'exposition témoigne ainsi d'une conception de l'art opposée à l'idéale d'immédiateté et de transparence de la pensée, chaque oeuvre affirmant à sa manière la discordance entre signe et référent, signification et sens, comme un élément inhérent au langage. La traduction est donc ici à comprendre au sens large, comme ce qui désigne non pas un simple outil de transmission inter-linguistique, mais un processus formel, voire un moyen créatif, dans la conception et l'interprétation de l'œuvre.»
-(texte sur le site de la Villa Arson)


WORKING BIG

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John Lidstone & Clarence Bunch, Working Big: A Teacher's Guide to Environmental Sculpture, 1975,Van Nostrand Reinhold Company, New York, 100 pages, offset, 8 1/8" X 9 1/4".


Le site PublicCollectors (merci Jérôme!) est une petite pépite pour ceux qui s'intéressent à l'édition d'artistes et à ses contenus. Ainsi Working Big, un guide des années 70 qui propose de confronter les élèves de primaire à la sculpture environnementale au travers des recherches de groupes actifs à l'époque comme Ant Farm ou Otto Piene.

Le site est très généreux puisqu'il met aussi à disposition le livre-phare de Ken Isaacs, How To Build Your Own Living Structures, une étude approfondie de la micro-architecture et du style DYI (do-it-yourself).
Ken Isaacs disait:  «I was always a builder. I would save my money and buy lumber and metal and actually build these projects like the Living Structures. And when you build things, it changes you. You're not just commenting intellectually on something, you're actually putting your energy on the line.» (j'ai toujours été un bâtisseur. Je faisais des économies pour acheter du bois et du métal et donner réellement vie aux projects comme les Living Structures. Et quand vous contruisez des choses, elles vous changent. Vous n'êtes pas simplement en train de commenter intellectuellement sur quelquechose, vous vous impliquez physiquement en vous engageant).
C'est peut-être le conseil idéal. Ne pas faire que réfléchir mais appliquer quitte à parfois jouer les Robin des Bois utopistes...


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Ken Isaacs, How to Build Your Own Living Structures, 1974 (via the pop-up city)



«Fever Dreams»

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Stan Douglas, Overture, 1986 (installation Louisiana Museum of Modern Art, Humlebaek, Denmark)


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Zoe Leonard, The Fae Richards Photo Archive, 1993-1996
(vraie photographie mais fausse archive!)


Le talentueux Jérôme Dupeyrat et son association 2.0.1 invitent le spectateur de l'exposition Cf. à se poser la question de l'image à la puissance image, c'est à dire de l'image par l'image mais surtout de l'image au regard de sa manière d'être classifiée. Ce questionnement me fait repenser à l'exposition Archive Fever: Uses of the Document in Contemporary Art qui s'était tenue à l'ICP à New York en 2008.

Organisée par Okwui Enwezor, co-curateur de l'International Center of Photography, l'exposition présentait les travaux d'artistes qui, au travers d'archives, reposaient la question de l'identité, de l'histoire, de la mémoire et de la perte de cette dernière.
Les trente dernières années ont en effet vu différentes générations explorer le spectre très large des archives filmiques ou photographiques. Les travaux qui étaient présentés prenaient donc différentes formes, notamment le catalogage, pour démontrer le rôle actif de l'archive au XX-XXIe siècles.


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Hans-Peter Feldmann, couvertures de journaux du 12 Septembre 2001, 2001


Rebondissant astucieusement sur le livre du même nom de Derrida (Archive Fever: A Freudian impression / Mal d'archive: une impression freudienne) où le concept d'archives renvoie à «quelque chose qui est au-delà du fait de ressusciter l'évènement», l'exposition s'appuie ainsi sur les origines même du terme archive. L'étymologie grecque du mot indique qu'arkhê désigne à la fois le «début» et «l'autorité» plaçant de facto l'archive dans le champ de l'origine, de l'histoire et de l'ordre.

On pourrait penser comme le suggère Jerry Saltz au livre Les Mots et les Choses (The Order of Things) de Michel Foucault, livre qui débute par un hommage à l'archivage sous forme de liste reprise à l'écrivain argentin Borges. Celui-ci énumérant une «certaine encyclopédie chinoise (Le Marché Céleste des connaissances bénévoles) où il est écrit que les animaux se divisent en: a) appartenant à l'Empereur, b) embaumés, c) apprivoisés, d) cochons de lait, e) sirènes, f) fabuleux, g) chiens en liberté, h) inclus dans la présente classification, i) qui s'agitent comme des fous, j) innombrables, k) dessinés avec un pinceau très fin en poils de chameau, 1) et caetera, m) qui viennent de casser la cruche, n) qui de loin semblent des mouches». Cet inventaire souligne donc que toute archive est en soi subjective et n'a de valeur que par et pour celui qui en comprend la méthodologie. Le reste est interprétation(s).

Mais c'est plutôt d'arkhê comme «principe nomonique» (Betty Fucks, Adieu Derrida) dont il est question ici. L'ordre étant incarné par les archontes, ces magistrats supérieurs grecs qui «exerçaient la compétence herméneutique d'interpréter les archives et détenaient le pouvoir politique de faire et de représenter les lois» montre que dans l'optique du livre de Derrida, il ne peut y avoir d'archives sans autorité, quelque chose d'externe qui lui donne incertain sens.

Fucks cite Derrida: «Le trouble de l'archive tient à un mal d'archive. Nous sommes en mal d'archive. À écouter l'idiome français, et en lui l'attribut 'en mal de', être en mal d'archive peut signifier autre chose que souffrir d'un mal, d'un trouble ou de ce que le nom 'mal' pourrait nommer. C'est brûler d'une passion. C'est n'avoir de cesse, interminablement, de chercher l'archive là où elle se dérobe».
Pour Fucks, toute archive est une maison hantée, un cimetière «que l'on traverse, allant parmi les tombeaux et à plein ciel -le passé et le futur-, déplaçant des mémoires.»
L'origine de cette expression mal d'archive, fait référence à celle de la femme qui souffrait par anticipation ou par mémoire des douleurs de l'accouchement: en mal d'enfant. «Par analogie, elle [l'expression] commence à être utilisée pour désigner une tendance irrésistible à faire quelque chose: en mal d'écrire, être soumis à un désir incontenable d'écrire.»

Pour Fucks encore, «le mal d'archive, le désir de se rappeler l'origine et de déchiffrer le commandement, est l'effet du manque originaire et structurel de la mémoire et de l'impossibilité d'inscrire ce qui échappe à l'identité en soi et qui ne correspond pas à une essence. Ensemble de traces, c'est à dire inscriptions possibles à partir d'un non-inscriptible, l'archive exige l'espacement institué d'un lieu d'impression.»



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Hans-Peter Feldmann, Posters, 1976


L'exposition de l'ICP sur cette fièvre de l'archivage et des archives questionne ce désir de classement réfléchi décrit par Foucault dans Les Mots et les Choses: «Quand nous instaurons un classement réfléchi, quand nous disons que le chat et le chien se ressemblent moins que deux lévriers, même s'ils sont l'un et l'autre apprivoisés ou embaumés, même s'ils courent tous deux comme des fous, et même s'ils viennent de casser la cruche, quel est donc le sol à partir de quoi nous pouvons l'établir en toute certitudes? Sur quelle 'table', selon quel espace d'identités, de similitudes, d'analogies, avons-nous pris l'habitude de distribuer tant de choses différentes et pareilles?».

C'est justement de ces différents «sols» que l'exposition parle. Elle explore, toujours selon Jerry Saltz, les étendues de la catégorisation. Les artistes exposés cherchent des formes et des méthodes qui pourraient de prime abord agir comme «liant ontologique» ou comme «modèle conceptuel» afin de révéler ce qui est souvent ignoré ou oublié; d'un autre bord n'est-ce pas là aussi créer une bulle ouverte à toutes les interprétations, où les archives elles-mêmes peuvent être dupliquées, détournées, fictionalisées ou totalement (ré)inventées.

Encore une fois, la figure foucaldienne nous vient en aide en critiquant cette impossibilité de la cohérence des archives sans un minimum d'ordre: «Quelle est cette cohérence - dont on voit bien tout de suite qu'elle n'est ni déterminée par un enchaînement a priori et nécessaire, ni imposée par des contenue immédiatement sensibles? Car il ne s'agit pas de lier des conséquences, mais de rapprocher et d'isoler, d'analyser, d'ajuster et d'emboîter des contenus concrets; rien de plus tâtonnant, rien de plus empirique (au moins en apparence) que l'instauration d'un ordre parmi les choses; rien qui n'exige un oeil plus ouvert, un langage plus fidèle et mieux modulé; rien qui ne demande avec plus d'insistance qu'on se laisse porter par la prolifération des qualités et des formes. Et pourtant un regard qui ne serait pas armé pourrait bien rapprocher quelques figures semblables et en distinguer d'autres à raison de telle ou telle différence: en fait, il n'y a, même pour l'expérience la plus naïve, aucune similitude, aucune distinction qui ne résulte d'une opération précise et de l'application d'un critère préalable.»


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Anri Sala, Intervista, 26min, 1998


Le vidéaste Anri Sala présentait son projet Intervista, dans l'exposition. Sa découverte d'une bobine de film 16mm lors d'un déménagement familial se transforme en véritable enquête. Le film muet sur la bobine montre une réunion politique du parti communiste albanais dans les années 70 où Sala reconnaît sa mère Valdet. Celle-ci se revoit sans pour autant se rappeler ce qu'elle disait et le vidéaste fait appel à une personne sachant lire sur les lèvres pour décrypter les messages maintenant devenus secrets de cette réunion. Surgissent alors vieille rhétorique communiste, jeunes idéalistes, figures historiques non encore effacées par le parti; un inventaire se façonne ré-interrogé par Sala qui tente de mettre à mal le particularisme albanais de l'époque d'ars oblivionalis (l'art de l'oubli, voir l'article de Svetlana Boym dans ArtMargins). C'est au vide du langage de sa mère, aux formules pré-mâchées caractéristiques de ces années de plomb que Sala s'attaque dans cette ré-activation d'une archive.

Cette ré-activation, ici littéralement par re-traduction, devient un nouvel ordre, une nouvelle manière de lire l'archive et de lui (re)donner sens. «L'ordre, c'est à la fois ce qui se donne dans les choses comme leur loi intérieure, le réseau secret selon lequel elles se regardent en quelque sorte les unes les autres et ce qui n'existe qu'à travers la grille d'un regard, d'une attention, d'un langage; et c'est seulement dans les cases blanches de ce quadrillage qu'il se manifeste en profondeur comme déjà là, attendant en silence le moment d'être énoncé.» (Foucault)

Et parfois les choses (ici en l'occurence les images) n'attendent que d'être re-énoncées. C'est le cas particulier du travail de Tacita Dean, ou celui des images d'archives qui ne s'appartiennent plus. Ces images à la singularité minimale sont toutes des images trouvées. Unique point commun et unique valeur de reconnaissance en quelque sorte. Mais quand plus personne n'est là pour s'en souvenir peut-on encore parler de reconnaissance?
Réunies en un corpus imposé par la photographe, elles disent pourtant une nouvelle histoire. La subjectivité du classement de Dean leur donne un sens généalogique qui les distingue à nouveau. Par cet ordre et cette façon de trancher, les images choisies par Dean redeviennent singulières. Ces 163 photographies trouvées dans les marchés aux puces des Etats-Unis et d'Europe se reconnaissent alors individuellement.


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Tacita Dean, Floh: Baby Lotion, 2000


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Tacita Dean, Floh: Bathers in sea, 2000


Typiques des images d'amateurs, symboliques (presque) des genres de la photographie de famille, ces 163 photos ont pourtant été sélectionnées avec beaucoup d'attention. Le hasard n'a pas ici le premier rôle. Et c'est plutôt sur le «sol» de la logique ethnographique que Tacita Dean s'appuie. Ses images -puisque son ordre lui permet de se les approprier- deviennent un inventaire-à-la-Prévert qui décrit les passages obligés de la vie sociale occidentale: les vacances à la mer, les animaux de compagnie, les enfants au bord de la piscine, les repas de famille, etc.


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Les images d'archives sont donc cette matière fragile et malléable à laquelle la mémoire et l'oubli peuvent lui façonner de nouvelles identités. Parfois de façon douloureuse. Ainsi de l'inscription en fer forgé Arbeit Macht Frei, dérobée à l'aube d'un 18 Décembre 2009 et retrouvée peu avant Noël. Des images auraient pu venir remplacer cette absence, il en existe des milliers. Des images pour prouver que cela a existé. Et pourtant, un fac-similé remplaça très vite l'original volé. Cette obligation de faire figurer un faux pour ne pas dénaturer l'identité véritable du lieu joue sur deux registres antinomiques. L'un celui du vrai mensonge: le travail ne rendait pas libre dans les camps de concentration. L'inscription existait donc déjà comme une fausse vérité. L'autre celui du faux mensonge. Le signe en métal est remplacé par sa copie, pour faire croire. La rhétorique banale de la comédie de dupes refait surface comme un ricochet maléfique, comme si il fallait refuser cette memoria damnata. Remettre un faux ne faisait que trahir la volonté inconsciente d'une mémoire artificielle; le nouveau signe n'étant qu'un artefact, un clone pour faire vrai.
Sans opposer histoire et mémoire, la question de ce vol, au-delà de l'acte antisémite inqualifiable, est bien celle du remplacement du vrai par le faux. Du fictif comme nouveau et faux souvenir.

Il fallait certainement condamner le geste de ces voleurs d'histoire mais sans doute ne pas remplacer le signe. Comment, en effet, ne pas penser, à la vue de l'absence de ce signe identificateur, que ce vide venait comme une affirmation de ce qu'avait été les camps?  Comme l'écrit Luc Vigier à propos du livre de Ricoeur (La Mémoire, l'Histoire, l'Oubli, 2000): «pas de représentation du passé en effet sans aveu de sa disparition; pas d'affirmation de la trace sans certification de l'effacement de ce dont elle témoigne; pas de réflexion sur la mémoire sans découverte de l'aporie de la présence de l'absence; nulle affirmation de mémoire sans l'apparition du doute radical sur la manière dont on sait le passé: Ce qui est en jeu, c'est le statut du moment de la remémoration traitée comme une reconnaissance d'empreinte. La possibilité de la fausseté est inscrite dans ce paradoxe».

Et quid de l'original? Libération rapporte le 22 Décembre que pour dissimuler la pièce, les voleurs l'avaient découpée en trois parties. On est en droit de se demander si la logique insensée a prévalue et que le dépeçage a suivi une règle basique; les mots Arbeit, Macht et Frei se détachant individuellement pour devenir trois fragments mémoriels de la maxime terrible. Ce découpage incite à penser que la fausse-inscription restera en place, à moins de suturer l'ancienne.


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Robert Thalheim, Am ende kommen Touristen, 2008

amende.jpgRobert Thalheim, Am ende kommen Touristen, photogramme, 2008


Au-delà du vrai ou du faux, de l'original ou de la copie, reste le symbole qu'est cette inscription. L'archive ultime qui vient dire tout ce qui n'est plus et prouver aussi que la re-fabrication (là aussi littérale) des restes peut jouer son rôle parfois maladroit mais nécessaire comme en témoigne le film de Robert Thalheim, Et puis les touristes (Am Ende kommen Touristen).
Comme l'écrit le critique Jacques Mandelbaum à propos de cette oeuvre: «la question sous-jacente à son film -comment habiter une ville qui s'appelle Auschwitz, mais aussi bien comment faire une fiction avec ce qui touche de près ou de loin à ce motif funeste?- est véritablement passionnante [...] il faut néanmoins savoir gré au cinéaste d'avoir porté son regard sur une réalité qui semble aujourd'hui résolue pour tout le monde, mais ne cesse pour autant d'inquiéter et d'informer le présent.»

Quand l'archive n'informe plus mais distrait, l'histoire devient un spectacle et «nous n'avons pas mieux que le témoignage et la critique du témoignage pour accréditer la représentation historienne du passé» (Ricoeur, p.364 cité par Luc Vigier). Reste aussi «la survivance des images» comme décrite chez Bergson, cette manière dynamique de la mémoire de créer du souvenir ou plutôt des images-souvenirs. Ce que sont finalement, peut-être, les images à la puissance image...