
Le Ryugyong Hotel, Pyongyang, 1999
La figure architecturale de l'absence dans tout son antagonisme assumé ne pourrait être mieux représenté que par l'Hotel Ryugyong en Corée du Nord. Cette pyramide aplatie formée de trois ailes inclinées à 75º et inachevée (il lui manque entre autres ses fenêtres), rappelle vaguement le bâtiment du
Ministère de l'Amour dans le roman
1984 de George Orwell. Situé à Pyongyang, son nom est évocateur, il signifie
La Capitale des Saules (nom historique de la cité Nord-Coréenne) et sa construction démarre en 1987 dans un contexte de fin de guerre froide et de compétition acharnée contre le faux-frère Sud-Coréen.
Avec un coûteux programme, le cabinet d'architectes Paektusan, à l'origine du projet, n'ambitionnait pas moins que de faire de "l'Hotel de Saules" le plus haut gratte-ciel du pays. Sa superficie de 360 000 m2 devait lui permettre d'atteindre la hauteur de 330 mètres pour un nombre total de 3000 chambres, des restaurants et tout un système autonome de ville dans la ville.

En 1992, en plein effondrement du bloc soviétique, des architectes et ingénieurs étrangers et Sud-Coréens émettent l'hypothèse que le Ryugyong puisse être un colosse aux pieds d'argile. Un défaut de construction le rendrait peu viable mais la campagne de solifidication s'élevant à plus de 2 milliards de dollars, celle-ci n'est pas entreprise faute de moyens dans un pays qui connaît alors sa plus grande famine.
L'hotel est laissé à l'abandon et devient le symbole imposant de l'échec du régime et du gaspillage typique des mégalomaniaques à sa tête. À tel point que les fabricants d'images de cartes postales l'effacent régulièrement du paysage urbain dans une geste qui rappelle la
memoria damnata romaine.
The Doom Hotel, comme l'appelle alors les
agences de voyages anglo-saxonnes paraît être devenu son propre tombeau. On semble pourtant s'orienter vers une nouvelle aube pour l'hotel-fantôme. C'est en tout cas ce que les nouvelles assez récentes de l'amicale Franco-Coréenne semblent augurer. En 2008, la société Égyptienne Orascom, reprend le contrôle l'ouvrage au style tout stalinien. Rachetée par le groupe de BTP Français, Lafarge SA,
Orascom a (re)démarré les travaux sur l'hotel notamment aux étages supérieurs qui ont la capacité
cherry-on-top d'être auto-rotatifs. Le président de Lafarge a, lui, rencontré en Septembre dernier, Kim Young-nam, dirigeant du Présidium de l'Assemblée Suprême du Peuple et Chef de l'État par intérim (Kim Jong-il étant soit-disant souffrant).
On prédit maintenant un achèvement des travaux et l'ouverture officielle de l'hotel pour 2012, année du centenaire de la naissance du père de l'actuel dictateur, Kim Il-sung.

Le projet tel qu'imaginé par les architectes en 1987 avec ses façades de verres reflétant l'éternel soleil coréen dans une ambiance toute futuropolis...
D'ici là, la structure en béton armé continuera sa tentative typique de séduction comme l'avaient fait auparavant
les villages Potemkine et comme il y a une quarantaine d'années la
Berliner Fernsehturm le faisait depuis l'AlexanderPlatz est-berlinoise pour snober la vieille
Berliner Funktum (La Tour Radio du Berlin-Ouest de Charlottenburg).
Mais là où les villages-leurres de Potemkine tentaient soi-disant de tromper Catherine II de Russie en cachant la misère des villes de Crimée, l'hotel Ryugyong est devenu le signe même de l'abandon. Sa fonction de propagande s'inverse pour devenir l'excroissance cosmétiquement disgrâcieuse d'une république populaire en pleine dissimulation de ses échecs ruineux.

les deux tours ennemies. Symbole de la propagande est-allemande, la Berliner Fernsehturm (droite) voulait prouver à l'ouest que les progrès techniques n'étaient pas l'apanage des pays capitalistes.
L'histoire plus ou moins récente des conflits a sonné le retour à la notion romantique des ruines. Etymologiquement, la ruine (
ruere, s'écrouler) c'est ce qui tombe mais par opposition directe ce qui, aussi, demeure. Résultat d'un processus lent ou expéditif, la ruine est le reste d'un temps révolu qui se fond dans un présent parfois nostalgique.
Longtemps évocatrice de la méditation sur le temps qui passe, d'une passion fascinée voir même d'un genre pictural reflétant le goût pour l'Antique, les ruines deviennent progressivement des sujets moins rétrospectifs et plus prospectifs. Ce que souligne Nora Philippe dans son article,
La Ruine, en citant Roland Mortier (
La poétique des ruines en France, 1974): « la méditation de Diderot se veut ici plus prospective que rétrospective. La ruine fait moins rêver sur ce qui fut que sur ce qui sera ou plus exactement sur ce qui ne sera plus. Le mouvement d'esprit renverse la démarche de Pétrarque ou celle de Du Bellay. La rêverie sur les ruines était une mémoire, la voici devenue une anticipation. »
Anticipation telle que les ruines sont 'reconstruites' dans la période XIXè des
fabriques, sorte de combines qui édifient un passé fantasmé et qui soulignent le mal de ce siècle, la mélancolie spleenienne.
Il faudrait confronter d'ailleurs le travail d'un Cyprien Gaillard à ces images de vestiges survivants qui, comme le souligne encore Nora Philippe, « ne disent ni l'accomplissement ni l'aboutissement ». Les ruines appellent ici à une imagerie fantasmagorique, celle des fantômes-revenants ou, comme dans le cas du Ryugyong, du zombie architectural.

Cyprien Gaillard, The New Picturesque, 2008 (Cosmic Galerie)
Cyprien Gaillard, Belief in the Age of Disbelief / Les deux chemins au ruisseau étape VIII, 2005 (Cosmic Galerie) L'ex-bloc de l'Est et ses anciens satellites, ironiquement, sont relativement généreux en zombies de ce genre. Ces zones pas si romantiques, sont des villes-fantômes qui renaissent en non-cités images d'un passé perdu ou gommé d'une époque de grands chantiers interrompus par les retournements de l'histoire.
Ainsi la ville d'Agdam, rayon azerbaidjanais en pleine enclave Azérie en Arménie. La conflit, dit du Haut Karabakh, qui opposa la république de Bakou à celle d'Erevan de 1988 à 1993 fit tomber la ville qui devint prise de guerre arménienne.
Totalement détruite par les bombardements, Agdam est un non-lieu désolé qui tient encore debout mais dont les habitants ont été 'relocalisés' dans des villes-dortoirs du régime azéri.
Cette cité déserte qui s'offre à la végétation se voudrait l'Ouradour du Caucase. Du moins c'est la volonté des forces en présence. Les Arméniens laissent volontairement la ville dans son état apocalyptique, ils ont tout détruit sauf le cimetière islamique et le minaret de la mosquée, pâles otages des négociations qui eurent lieu entre les républiques ennemies. Comme quoi, la ruine a son utilité...


Les ruines d'Agdam, l'intérieur de la mosquée avec élevage de porcs, 1999 (images de John Pearce)

Les ruines d'Agdam, vue du Minaret, 1999 (images de John Pearce)

Les ruines d'Agdam, capuche pour mine anti-personnelle posée par l'ONU, projet The Halo Trust au Haut Karabakh 1999 (images de John Pearce)
On devrait d'ailleurs imaginer un classement de mauvais goût qui regrouperait toutes les villes abandonnées dans le monde. Trois pourraient se disputer la tiare de plus curieuse ruine. San Zhi sur l'île de Taiwan, Kadykchan dans le district (ou rayon) russe de Susumansky et la ville namibienne de Kolmannskuppe.
Ces trois villes-champignons illustrent le spectre actuel des ruines qui va de celles provoquées par des conflits à celles qui subissent les conséquences d'accidents ou de changements politico-financiers. Elles n'évoquent plus les vestiges méditatifs chers à Diderot, simplement la fuite et vaguement le retour involontaire d'un Néo-Brutalisme de pacotille.
Fantasmatiques forcément elles prennent une nouvelle dimension. Celle d'un autre genre de fabrique. Une nouvelle ruine-décor, sorte de parc d'attractions mortes, et lieu de tous les fantasmes et de toutes les déceptions, enfin de toutes les reconstructions mentales sur une fin de monde potentielle.
Médaille de Bronze pour San Zhi. Cette cité côtière et champignonesque est à l'origine une station balnéaire construite à la fin des années 70 pour les moyennes et grandes fortunes de Taipei afin de leur offrir un lieu de repos qui va vite se transformer en site cauchemardesque (et pas uniquement à cause de la fibre de verre mal utilisée en revêtement de ces
pods). Des séries d'accidents ont en effet lieu durant le chantier de ce village modèle et les rumeurs vont bon train qui
sotto voce disent que cette nouvelle ville serait peuplée de mauvais esprits. Il n'en faut pas plus pour stopper les travaux et laisser le resort rétro-futuriste à l'abandon. La ville de Casper le magnifique ne sera pas ré-exploitée, son promoteur ayant fait faillite et s'arrangeant habilement pour maintenir le mythe de la ville-hantée.
Il ne reste aujourd'hui que des constructions-ovni trop colorées qui pourrissent en attendant d'être totalement effacées d'ici à Janvier 2009.

Ville-fantôme de Sanzhi, 2006 (merci à cypherone pour les images suivantes)






L'argent va à la ville minière de Kadykchan qui en aurait eut bien besoin. Abandonnée par ses habitants (employés le plus souvent dans les mines d'étain du district proche de Magadan) à la chute de l'Union Soviétique, le nom de la ville en langue evensk est évocateur:
Vallée de la Mort. La grande Faucheuse n'a pourtant pas établit ses quartiers dans la région et c'est la combinaison de salaires non versés et du non-entretien de la ville dans une zone où les hivers sont rigoreux (-40º en plein soleil) qui a fait fuir ses habitants. Une fuite non planifiée d'ailleurs, on pensait sûrement que l'on reviendrait, qui fait de Kadykchan une sorte de Pripyat sans le risque de contamination et la zone de sécurité anti-fuites radioactives.
La ville prend le statut d'archives à ciel ouvert, miroir inversé des villages Potemkine avec sa vie suspendue et son cinéma où le buste de Lénine tient encore debout...



La ville des rêves perdus, Kadykchan, 2001 (merci à Brusnichka pour les photos ci-dessus)
L'or enfin à la cité du Diamant. Kolmannskuppe est aussi une ville abandonnée, une ruine fantôme du Sud de la Namibie. Fondée en 1908 après la découverte de mines de diamant par les colons, la ville tire son nom de son double-statut: située sur une colline et occupée par les Allemands qui colonisent le pays de 1884 à 1915. C'est aussi à partir de ce moment que la ville dite
La Colline du Minier se met à décliner. Malgré son lien ferroviaire avec la ville portuaire de Lüderitz et ses facilités digne de la plus moderne des villes allemandes, Kolmannskuppe s'abandonne finalement au désert. Ne reste que des vestiges d'une des villégiatures préférées d'Heinrich Goering qui devint le gouverneur de ce que l'on appelait le Sud-Ouest Africain allemand. Les maisons encore debout et notamment celle du gérant de la mine, témoignent d'un certain style architectural peu adapté à la région. Qu'importe, de toutes les villes abandonnées passées et à venir, Kolmannskuppe reste celle qui 'personnifie' le caractère
Fliegende Holländer des ruines. Condamnées à errer sans bouger, elles ne 'survivent' que par l'intérêt que nous leur portons, belles endormies dont la rédemption serait peut-être le réveil de cette architecture de l'absence reconnaissable en Corée du Nord dans la renaissance (possible?) du Ryugyong...

la ville de Kolmannskuppe, la maison du chef de mine est encore intacte, seule vestige qui a pu triompher du désert? (photos wiki et flickr)
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Good Morning Pyongyang! Avec en point de mire la domination de l'objet de la défaite...