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Claude Tchou est mort

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La Parapsychologie, Les Pouvoirs Inconnus de l'Homme (14 volumes). Ed. Tchou/Laffont (1977)


MARTINET.jpgFrançois Nicolas Martinet, Histoire des Oiseaux, (1773-1796). Ed. La Bibliothèque des Introuvables


Ce n'est pas une nouvelle si récente, mais comme pour celle de la mort de William Lubtchansky, leurs disparitions rappelent qu'ils ont été des marqueurs, à leur façon, de l'histoire du cinéma et du graphisme.

Claude Tchou (1923-2010) fonde en 1951 le Club du Livre du Mois, c'est la grande époque de ces Clubs dont nous reparlons. Tchou ravive les couleurs des auteurs français classiques mais publie aussi, nous l'avons vu avec Histoire d'O, des textes moins promptes à satisfaire l'ordre moral. Le Nouvel Obs rappelle d'ailleurs que l'éditeur fut condamné à six mois de prison ferme (avant que le jugement ne fut cassé) pour publication d'ouvrages rares sur l'érotisme et la sexualité.

La rareté et la curiosité furent d'une certaine manière les territoires de Tchou. «En 1999 il fonde la Bibliothèque des Introuvables qui (ré)édite de beuax livres rares», il s'intéresse à cette diffusion de textes oubliés, ses fameux Guides Noirs «au capiteux parfum d'ésotérisme surréaliste et [parmi lesquels] on trouvait entre autres le Guide du Paris mystérieux ou carrément la France mystérieuse, sommes ethnographiques mélancoliquement obsolètes» (Libération, avril 2010).

Rappelons enfin l'aventure des Nouvelles Éditions Tchou. Passionné de typographie, de beaux papiers et de cette excellence qui le démarquera de beaucoup d'autres éditeurs, Claude Tchou fait appel à Pierre Faucheux pour les maquettes des livres qu'il publie aux Nouvelles Éditions. La patte caractéristique du Pape de l'édition se retrouve sur les couvertures et les pages intérieures de ces livres au format allongé et au papier vergé où les collages de gravures anciennes rappellent les expérimentations de Max Ernst et crée ces étranges doubles parfois très surréalistes.


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Eugène Ionesco, Deux lettres pour Carla (1988). Nouvelles Éditions Tchou
(maquette et graphisme Pierre Faucheux - a p f)


tchou1.jpgNouvelles Éditions Tchou
(maquette et graphisme Pierre Faucheux - a p f)


tchou2.jpgNouvelles Éditions Tchou
(maquette et graphisme Pierre Faucheux - a p f)


tchou3.jpgNouvelles Éditions Tchou
(maquette et graphisme Pierre Faucheux - a p f)
images via Le Carrefour de l'Étrange, merci!)



O Profil

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Histoire d'O, publiée à 600 exemplaires par Jean-Jacques Pauvert en 1954
Histoire d'O chez FMR et illustrée par Guido Crepax (image via l'excellent article de Design&Typo, merci!)



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Sade, numéro 12-13 de la revue Obliques, Nyons, 1977


On ne connaît finalement de Sade que très peu de portraits. Le plus connu est celui, imaginaire, peint par Man Ray, où la Bastille semble s'incarner dans un homme bouffi d'années emprisonné et qui fini ici par ressembler, par anticipation, à un Marlon Brando en afgacolor. Ce profil empierré répond à un autre, en jeune homme, par Charles van Loo, qui semble être le seul authentifié.

Celui qui signait D.-A.-F. Sade (pour Donatien Alphonse François) est plus connu sous le patronyme de divin Marquis -en référence au divin Arétin qui fut son prédécesseur et écrivit des Sonnets Luxurieux au XVIè- et pour ses textes licencieux et ses moeurs qui l'envoyèrent souvent dans les prisons royales. Le XVIIIè ne fut pas tendre pour celui qui révéla la part violente et cruelle de l'érotisme et finit par donner son nom au sadisme (cf. le dictionnaire de Boiste en 1834).


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Man Ray, Portrait Imaginaire de D.A.F. de Sade, 1938

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Charles Amédée Philippe van Loo, Portrait de Donatien Alphonse Françoise de Sade, c.1760


Profil idéal de la pensée perverse, Sade incarnera ce Mal pendant plus de deux siècles avant d'être réhabilité entre autres par les Surréalistes. Il est amusant de noter que les armes de la famille de Sade représentent un aigle à deux têtes, privilège ancien accordé à ses ancêtres par le Roi de Hongrie et Bohème, qui pourrait symboliser le vice et la vertu, ou mieux les deux visages d'un écrivain loin des Salons et affrontant tant bien que mal une censure de tartuffes.


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Grain terminal de chapelet en ivoire sculpté (XVIIIe siècle) (via Alain Truong)

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Minos et son alter ego Minas, enfermée dans son visage. Actarus et sa métamorphose.


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Grain terminal de chapelet en ivoire sculpté (Espagne, XVIIe siècle) (via Alain Truong)


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pommeau de canne en ivoire (France, début XIXe siècle)


Ce double profil d'aigle c'est Sade et le Divin Marquis. Il fait penser, obsession oblige, à ces vanités curieuses en grains terminal de chapelet. Des sortes de reflets janusiens entre vivant et mort. Entre l'un et l'autre. Comme Goldorak et Actarus ou encore mieux, comme ce personnage de la même série animée: Minos. Ce commandant en Chef du camp de la Lune noire a pour particularité d'avoir une sorte de double personalité, l'une visible et masculine et l'autre, enfermée et féminine, Minas, qui vit littéralement dans la tête de Minos.

Une évocation peut-être lointaine du Minos, Roi de Crète puis Juge des Enfers et père de Phèdre la femme fatale et prête à tout, même à tomber amoureuse de son beau-fils. Une histoire que le Marquis n'aurait pas renié, lui qui a fui avec sa jeune belle-soeur, la chanoinesse séculière Anne-Prospère de Launay. Il était tout pour elle et le Discours Parfait de Philippe Sollers souligne cette allégeance aveugle d'amoureuse fidèle en citant une des lettres écrite par Launay en 1769:

«Je jure à M. le marquis de Sade, mon amant, de n'être jamais qu'à lui, de ne jamais ni me marier, ne me donner à d'autres, de lui être fidèlement attachée, tant que le sang dont je me sers pour sceller ce serment coulera dans mes veines. Je lui fais le sacrifice de ma vie, de mon amour et de mes sentiments, avec la même ardeur que je lui ai fait celui de ma virginité, et je finis ce serment par lui jurer que si d'ici un an je ne suis pas chanoinesse et par cet état, que je n'embrasse que pour être libre de vivre avec lui et de lui consacrer tout, je lui jure, dis-je, que si ce n'est pas, de le suivre à Venise où il veut me mener, d'y vivre éternellement avec lui comme sa femme. Je lui permets en outre de faire tout l'usage qu'il voudra contre moi dudit serment, si j'ose enfreindre la moindre clause par ma volonté ou mon inconscience.»


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Ce rapport de pouvoir se retrouve dans un livre sulfureux publié en 1954 par le très jeune éditeur Jean-Jacques Pauvert et écrit par Pauline Réage. Pauvert qui, soit dit en passant, fut d'ailleurs le premier à publier les oeuvres complètes du Marquis en commençant par la plus difficile: L'Histoire de Juliette (qui parue d'abord en 1797 et fut ensuite publiée partiellement par Apollinaire en 1912). Cela lui vaudra les poursuites de la Mondaine et un procès retentissant connu comme «l'Affaire Sade» où les surréalistes, Breton en tête, le défendront avec force.

Ce livre donc, Histoire d'O, écrit par Réage, pseudonyme de Dominique Aury, fut écrit comme une sorte de défi à Jean Paulhan dont l'auteure était amoureuse. C'est lui d'ailleurs qui écrira la préface du livre, subjugué par la liberté de ton et les références au sado-masochisme, sources de multiples interprétations. L'histoire d'O est l'inverse de L'Histoire de Juliette. Là où Sade dépeint une Juliette nymphoname et heureuse des prospérités du vice, Réage/Aury insiste sur le rapport dominant-dominé, maître-esclave, au coeur des années 50. Ces profils distincts se dessinent parfaitement et renvoient, en creux, à une vision du contexte et des moeurs de leurs époques respectives.


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Lars von Trier, Manderlay, 2005


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Judith Anderson dans Rebecca d'Hitchcock (1940). L'histoire se déroule dans la demeure ancestrale de Manderley, propriété de Maxim de Winter. Ce conte gothique traite de l'emprise d'une morte sur celui qui fut son mari, la nouvelle épouse et leur gouvernante longtemps après sa mort.


Dans sa préface à Histoire d'O, Paulhan évoque l'histoire d'une révolte. Son texte, Bonheur dans l'esclavage, raconte ce soulèvement d'esclaves de la Barbade qui luttèrent pour retrouver l'état de la servitude «après que leurs maître britanniques les eurent affranchis». Manderlay est ainsi le nom de cette plantation des Caraïbes anglaises où vivent ces esclaves affranchis en mal de maîtres. Il inspirera d'ailleurs le réalisateur danois Lars von Trier, pour son film éponyme qui prolonge le texte de Paulhan en approfondissant l'hypothèse du Bonheur dans la servitude. (cf. Le Monde, Nov. 2005)

On voit ici se dessiner des liens étranges entre notions d'esclavage, de punitions, de vertus viciées et de vices vertueusement récompensants. La forme plastique du profil semble d'ailleurs incarner parfaitement ces états doubles-faces où la douleur est preuve d'amour et inversement.

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Silhouette Georg Heinrich Sieveking (1751-1799)


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Jean Huber (1721-1786) et ses découpages de papiers


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Caran d'Ache, L'Épopée, 1886 (via SD)


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Kara Walker, African't, 1999


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Kara Walker, installation de The End of Uncle Tom and the Grand Allegorical Tableau of Eva in Heaven (1995)
(via Walker Art Center)


Le mot profil est, dans le domaine de l'analyse comportementale, utilisé pour décrire les caractéristiques du comportement d'une personne et ses motivations. Dans le domaine connexe du profilage criminel, il est compris comme une série d'indices. Il trace donc des portraits essentiels comme jadis la fille de Dibutade dessinait l'ombre de son aimé sur le mur...
L'art des portraits, dit à la silhouette, apparu à la toute fin du XVIIè et au début du XVIIIè siècle. Le nom viendrait d'Étienne de Silhouette qui pratiquait cet art de l'ombre. Il devint populaire surtout grâce aux tableaux en découpures du suisse Jean Huber.
Mais le mot profilage résonne surtout avec l'oeuvre de Johann Kaspar Lavater: l'Art de connaître les hommes par la physionomie qui fait la part belle à ces silhouettes aussi fidèles que des ombres...

Une filiation par anticipation est aussi possible entre les portraits d'Huber et les dessins de Caran d'Ache. Celui-ci présenta en 1886 un spectacle au cabaret du Chat Noir, L'Épopée, sur les conquêtes napoléoniennes. Un rappel du wayung indonésien (théâtre d'ombres) et des fantasmagories et surtout un récent et éclatant revival grâce au travail de Kara Walker qui explore les notions de races, de genre, de violence et de sexualité dans le sud Antebellum (en quelquesorte l'état initial dans Manderlay) au travers de ses silhouettes noires grandeur nature.


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Dioscourides(?), Camée Auguste, (pierres du XIVè et XVIIè)


DE_SADE_PORTRAIT-3_400x600.jpgportrait de Sade par Cieslewicz


prison8.jpgPatrick McGoohan, Le Prisonnier, 1967-68


Le profil et la silhouette puisent donc dans cette puissance de l'ombre sous la forme de ces moitié de visages souvent triomphateurs comme sur les camées, version en bas-relief des silhouettes des Lumières. Une puissance de l'ombre qui était l'apanage de Sade qui en a arpenté les territoires pour finir enfermé, notamment au donjon de Vincennes en 1777. Selon l'usage dans les forteresses et prisons royales, il n'y sera plus qu'appelé par son numéro de cellule et deviendra Monsieur le 6 (on peut imaginer que McGoohan y fera un clin d'oeil féroce dans sa série au titre révélateur: Le Prisonnier).

Par une coïncidence (in)volontaire, le profil comme portrait indiciel s'incarne aussi chez les artistes fascinés ou pas par le Divin Marquis. Ainsi des portraits de Duchamp et Artaud par Man Ray qui sont des silhouettes solarisées et incroyablement perçantes.
Ou encore dans ce portrait en studio de Louise Brooks à l'époque de Pandora's Box. Sa silhouette caractéristique de garçonne des roaring twenties sera d'ailleurs sublimée par Guido Crepax sous les traits de Valentina, version italienne d'une Juliette sadienne. Crepax, maître au même titre que Manara de la bande-dessinée érotique de ce côté-ci de l'Arno, illustrera d'ailleurs le Marquis de Sade et également l'Histoire d'O aux éditions FMR.


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Man Ray, Marcel Duchamp solarized portrait, 1930 (© 2009 Man Ray Trust / Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris.)


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Man Ray, portrait d'Antonin Artaud, 1926


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Louise Brooks, Pandora's Box promo shoot, 1929


Pour finir sur O, une version filmée sera réalisée en 1975 par Just Jaeckin. Devant l'érotisme soft-porn reconnu du film, on ne peut que regretter qu'Henri-Georges Clouzot n'ait pas réussi à adapter le roman comme il l'envisageait. Son Enfer indiquant déjà combien, nécessairement plus brillante et plus perverse aurait été sa version du livre de Réage/Aury.
Une seule chose sauve ce film et c'est probablement son générique de début sous forme de conclusion ici. On y voit les visages en camée-silhouette des personnages du roman. Une manière de ne nous montrer qu'une de leurs facettes? En tout cas impossible d'y lire le moindre sentiment comme avec la méthode Ekmanienne. Le profil garde une part d'ombre bien à lui, indice infidèle et incomplet...


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Piero della Francesca, Dyptique, ici le portrait de Federico de Montefeltro, duc d'Urbino (vers 1465)


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Paul Ekman, Wallace Friesen & Joseph Hager, Facial Action Coding System (via Cabinet)


Bien sûr on dirait aussi que les semi-visages de ce générique ressemblent à une pochette pour Fleetwood Mac avec cette esthétique de l'époque pour les images floues et brumeuses (mais après chacun est libre d'interpréter)... Bref, les images-camées de ce générique sont aussi significatives que ces autres silhouettes dessinées par Oliver Klimpel pour le catalogue 2005 du département de photographie au Royal College of Art. Elles disent une certaine rétention des détails et paradoxalement un excès de ceux-ci. Le profil étant cette moitié du tout qui ne pourra jamais caractériser ce qu'elle ne montre pas et pourtant...



générique d'ouverture d'Histoire d'O (1975)


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images du Royal College of Art, Photography Department Catalogue (2005). Images via Oliver Klimpel. merci!


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Le Livre des Vanités

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Thomas Traum en collaboration avec Carl Burgess pour More Soon ont réalisé 25 «vanités» pour Les Plus Beaux Livres Suisses (cette année encore mise en forme par la talentueux Laurenz Brunner). Merci Charlotte pour la news!


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Crânement Erwin!

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L'homme de Piltdown, Homo (Eoanthropus) Dawsoni, a été considéré au début du XXe siècle comme un fossile datant de l'Acheuléen (Paléolithique inférieur) et comme un chaînon manquant entre le singe et l'homme en raison de ses caractères simiens (mâchoire) et humains (calotte crânienne). En 1959, des tests montrèrent définitivement qu'il n'était qu'une supercherie scientifique.


cranement.jpgde haut en bas: Young Widows, My Disco (Split 7") sur chaque 7" un morceau du crâne se dévoile / J.G. Thirwell, The Venture Bros (vinyl LP) / Dali & Halsman, Crâne et Dali (série Skull), 1951


The Dictator.jpgErwin Blumenfeld, The Dictator, Paris, 1937 (via modernism)


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Erwin Blumenfeld, Nude in Stockings, New York, 1945 (via modernism)


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Erwin Blumenfeld, Half Solarized Face, c.1948 (via modernism)


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Erwin Blumenfeld, In Hoc Signo Vinces, c.1967 (via modernism)


L'expression «prendre ses désirs pour des réalités» est souvent entendue comme péjorative. Pourtant on y retrouve les notions presque surréalistes et modernes d'illusion et d'interprétations. On veut toujours voir ce que l'on imagine. Mais imagine-t-on ce que l'on voit?
La photographie a permit de se poser ces questions sur la réalité et à même ouvert à toutes les imageries désirées et désirantes.

De revoir les pochettes vinyls pour the Young Widows m'a curieusement renvoyé à des images de ce photographe dadaïste, Erwin Blumenfeld, qui prit un pseudonyme sous forme de traduction, Jan Bloomfield (littéralement le champ en fleur, ou le champ en éclosion). Né en 1897, il est très vite influencé par le mouvement Dada dans les années 20-30. Ses images sont mentalement sophistiquées et si on veut prêter un peu de préscience à ses collages, alors son vaniteux futur Chancelier est carrément une fantasmagorie réelle.


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Erwin Blumenfeld, Hitler, Holland, 1933 (via modernism)


C'est pourtant le photographe de mode que l'on connaît mieux. Après son internement en France en 1940, Blumenfeld fuit aux Etats-Unis et y travaille pour Vogue et Harper's Bazaar. Ses racines avant-gardistes y développent des images glamour et titillantes. Mais ce sont surtout ses films, récemment redécouverts par ShowStudio qui sont le plus intriguants. Son esprit expérimentateur y tente des essais de mouvements qui évoquent ce que plus tard Clouzot sublimera dans La Prisonnière (1968).

L'imagerie surréaliste, l'abstraction et la distortion, les effets quasi jamesbondiens (on y sent l'influence de Maurice Binder), toutes ces ficelles que les avant-gardes avaient déjà explorées se retrouvent mises au services de films publicitaires. On peut extrapoler, et là encore prendre ses désirs pour des réalités, mais si la publicité et ses chaînes hiérarchiques étaient restées aussi ouvertes (elles le sont parfois sublimement), la face de l'advertising en aurait été changée pour de bon...



Erwin Blumenfed, film experiments (via YT, mais voir aussi ShowStudio)



Erwin Blumenfed, film experiments (via YT, mais voir aussi ShowStudio)



un film, qui n'est pas de Blumenfeld, pour le rouge à lèvres de l'Oréal (1983). Une critique-trouvée sur YT décrit ce film comme scary et une autre comme dramatic... à méditer!



le générique de la série Dexter qui joue aussi du close-up et du séquençage à multi-interprétations


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à lire de Blumenfeld, son hilarante autobiographie traduite en plusieurs langues et au titre à chaque fois très dadaïsant: Eye to I (Thames&Hudson), Jadis et Daguerre (Robert Laffont), Einbildungs Roman (Eichborn Verlag)


Joli clin d'oeil

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Arnaud Fleurent-Didier, France Culture (album La Reproduction, 2009)


Il faut écouter les paroles de France-Culture, l'opus élégant d'Arnaud Fleurent-Didier. Des senteurs sous forme de liste de ces années 70-80 terreau des trentenaires d'aujourd'hui. C'est faussement mélancolique et plein de clins d'oeil. Notamment dans la version clip de la chanson. On y reconnaît le générique de La Nuit Américaine de Truffaut. Un film sur le cinéma et sa fabrication où l'on perçoit, sous forme de making-off, la voix de Georges Delerue dirigeant Grand Choral. On y entend la belle phrase qui résume peut-être cette nostalgie feinte de Fleurent-Didier: «pas de sentimentalité hors de propos, jouez les notes, c'est tout».




La Nuit Américaine, générique, 1973 (dir. F.Truffaut)


Le Club des Masques

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A.Christie, Drame en Trois Actes, Librairie des Champs-Elysées, Collection Le Masque nº366, 1969 (ici édition 1980) -- sauf autre mention, cette image et les autres présentant les livres de la collection du Masque et du Club des Masques sont tirées des annonces de PM


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de haut en bas: la toute première couverture-jacquette, très (trop?) illustrative. Puis la version produite pour Le Livre de Poche - Policier qui sera crée en 1960 comme avatar du Livre de Poche. Son logo est un chat noir à la queue dressée et les couvertures de cette collection étaient généralement réalisées par l'atelier Pierre Faucheux. Suit encore la version 1962 au Masque avec la version définitive de son logo et enfin, l'édition 1980, orange et noire, qui met l'accent sur l'auteur et l'oeuvre.


L'énigmatique Masque est une collection qui démarre en 1927 avec la publication du fameux roman d'Agatha Christie, Le Meurtre de Roger Ackroyd, et peut être considérée comme une des premières collection policière en France. Y paraîtront tous ce que le futur panthéon des écrivains-à-mystères compte comme meilleures plumes. C'est d'ailleurs de plume dont il est question sur la marque, désormais entrée dans l'insconscient populaire, de la collection. Son créateur Albert Pigasse avait en effet demandé à Maximilien Vox de dessiner le logo de la collection et en 1926, le masque d'Arlequin percé d'une plume d'écritoire était mis en forme.

Il sera publié près de 2500 titres dans cette collection faisant de Pigasse le plus prolifique éditeur de romans policiers au bien curieux parcours. Étudiant en droit, il se retrouve en 1925 conseiller littéraire chez Grasset; passionné des romans de Leroux et Leblanc, il germe dans son cerveau un embryon d'idée. Créer une collection entièrement dédiée au mystère et à ses pourfendeurs. Présentée à monsieur Grasset le projet fait pschiiit et Pigasse quitte les éditions pour fonder les siennes propres: ce sera La Librairie des Champs-Elysées, rue Marboeuf. C'est de cette petite rue au coeur du VIIIe que naîtront Les Éditions du Masque. Surfant sur la mode de l'époque pour les whodunnit (qui l'a fait?), les livres s'arrachent bientôt. Sandrine Sénéchal nous apprend ainsi que Jean Cocteau berçait son addiction à l'opium en lisant les romans du Masque: «sans vos livres une désintoxication serait l'enfer. Avec leur compagnie, cet enfer devient agréable».


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Charles Exbrayat (1906-1989)


Véritables machines-à-succès, les livres respectent tout de même la ligne éditoriale de la maison qui ne veut ni sang, ni sexe et prône une morale à tout épreuve: le crime est toujours puni. La légende veut d'ailleurs que ce soit grâce à un article dithyrambique paru dans la Revue des Jésuites, et qui soulignait justement la morale de ces romans au coeur de la fin turbulente des années 20, que les ventes firent un bond qui ne se démenti plus.
Graduellement pourtant les romans du Masque s'éloigneront de la structure classique -- un crime, une enquête, une solution -- pour privilégier, selon Sénéchal, les approches plus littéraires, plus exploratrices des «tourments de l'âme». Et c'est Charles Exbrayat, pilier de la maison, qui créera, lui, une version drôlatique des ces enquêtes, sorte de détachement nonchalant et somme toute british, pastiche de la vraie enquête, mais qui atteint néanmoins son but, l'humour dans la littérature noire.


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illustration de Jean Bernard (Librairie des Champs-Elysées, 1939, Paris)


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une sacrée concurrence. images «à la recherche du temps perdu» (merci!)


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images du fantastique alexisorloff (merci!). De haut en bas et de droite à gauche:
A. Abbot, La Femme Qui Prit Peur, La Maîtrise du Livre, Collection L'Empreinte Police (1947)
F. Beeding, La Mort Qui Rôde, La Maîtrise du Livre, Collection L'Empreinte Police (1947)
J.J. Connington, Le Sweepstake Tragique, NRC, Collection L'Empreinte (1935)
P. McGuire, Le Maléfice, La Maîtrise du Livre, Collection L'Empreinte Police (1948)


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couverture contemporaine des giallo publiés ches Mondadori


Succès oblige, Le Masque sera concurrencé par de talenteux followers comme la Série Noire de Marcel Duhamel qui fait la part belle aux influences américaines et à ses détectives bordeline; ou encore la fameuse collection de l'Empreinte au graphisme déco-moderne. Le préfet maritime, spécialiste des polars, nous apprend d'ailleurs que François le Lionnais (co-fondateur de l'Oulipo) y tenait une rubrique d'échecs qu'on pouvait lire en fin de volume. La collection l'Empreinte était publiée aux éditions de la Nouvelle Revue Critique et dirigée par Alexandre Ralli. Devant ces prestigieux suiveurs, Albert Pigasse et ses collaborateurs diversifieront alors leurs éditions dans des branchages allant du roman d'espionnage, au thriller en passant par le western et le gothique (Sénéchal) mais en gardant toujours pérenne la racine du roman policier.
Maillot jaune de l'édition, Le Masque est reconnaissable à ses couvertures cartonnées de la même couleur. Celle-ci faisant certainement référence au mot italien giallo qui désignait le roman policier en Italie et renvoyait à une autre célèbre collection des éditions Mondadori datant de 1929. Julien Védrenne souligne également que dès le numéro deux paru au Masque, les couvertures se verront enrichies de jaquettes illustrées par des talents dénichés par Pigasse: Léandre, Vauxcelle et surtout Jean Bernard qui signera près de 210 jaquettes.

C'est pourtant aux couvertures de la collection Le Club des Masques que je voudrais m'attacher. Sous-titrée Les Maîtres du roman Policier, de l'Aventure et du Mystère, cette collection, crée dans les années 70 par la librairie des Champs-Elysées, gérait la réédition des classiques de la collection Masques. Charles Exbrayat, créateur de l'irrésistible Imogène, en sera le directeur. Chaque livre à couverture cartonnée souple mesurait 11 x 16,5 cm et était, pour la majorité, imprimé par Brodard et Taupin. Il est amusant de noter que c'est justement cette imprimerie, d'abord implantée dans le XVe parisien, qui sera à l'origine du livre de poche (Debonne).


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le premier atelier de Joseph Taupin, rue saint-Amand (coll. Christian Taupin) - image via paris15histoire


Joseph Taupin avait en effet repris dès 1908 l'atelier d'une société de brochage et de cartonnage de livres sis rue Saint Amand. Modernisant l'entreprise et ses machines, il travaille pour la Mairie de Paris et pour la Revue des Deux Mondes entre autres. Un des administrateurs de la Librairie Hachette le présente alors à Paul Brodard qui est imprimeur à Coulommiers; les deux hommes s'entendent et de leur complémentarité naît en 1923 la Société Imprimerie Brodard et Ateliers Joseph Taupin Réunis. Brodard meurt en 1929 et c'est Taupin qui gère le nouvel empire, «les 30 presses typographiques de Coulommiers alimentent les ateliers de couture et brochage» et permettent la sortie de 27000 volumes / jour. L'Occupation sera clémente à la Société qui produit les livres de classe des petits allemands et à la Libération c'est vers les Etats-Unis et leurs prouesses techniques que se tourne Joseph Taupin qui garde le sens du vent et des affaires. «Toujours en quête d'innovations, Joseph Taupin apprend qu'une nouvelle machine est en fabrication aux Etats-unis qui permet le brochage sans couture, simplement par collage du dos du livre. Il ne tergiverse pas, il la commande, pour atteindre son objectif: répondre à de fortes demandes de livres à un prix accessible au plus grand nombre de lecteurs. Cette machine sera d'ailleurs à l'origine de la naissance du Livre de Poche auquel il songeait mais que Joseph Taupin ne connaitra pas. Il décède le 4 août 1950, le jour où la machine est livrée à Paris». Avec plus de vingt millions de livres par an, les locaux agrandis de la rue Saint Amand deviennent obsolètes et c'est à La Flèche (Sarthe) que finiront par s'installer les Presses Brodard & Taupin.


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image via Nigel Beale


Le Masque doit donc beaucoup au format poche qui fut développé dans les années 30 et connu sa première naissance industrielle au travers des éditions Albatross fondées à Hambourg en 1932 par John Holroyd-Reece, Max Wegner et Kurt Enoch. L'idée était de tenir compte de la rentabilité des presses pour produire des livres à bon marché, reliés en dos-carré-collé sans coutures, et avec un tirage dépassant souvent les 15000 exemplaires permettant ainsi un prix unitaire très bas. Le format était alors de 11,1x 18,1 cm, proportions dites idéales par Enoch et intitulées The Golden Mean en référence à la pensée Aristotélicienne du juste milieu désirable car lieu d'équilibre entre les extrêmes. Si le format poche insistait donc sur la pérennité économique et que les critiques contre-carraient en parlant de (mauvaise) qualité, il faut simplement rappeler que la Grèce, toujours, avec son idée de la Beauté comme équilibre entre symétrie, proportion et harmonie influença les graphistes qui travaillèrent pour le format poche en faisant, à l'instar de Tschichold chez Penguin, un objet beau. Pas forcément un beau livre mais un livre harmonieux et moderne.


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Jan Tschichold et Erik Ellegaard Frederiksen, détail de la mise en page de la collection Fiction aux éditions Penguin (via typeslashcode)

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grille de couverture par Tschichold


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Jacques Prévert, Spectacle, LDP 1959, image via actualités 34


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Jacques Prévert, Paroles, LDP 1946, image via actualités 34


En France c'est Henri Filipacchi alors secrétaire général des Messageries Hachette, qui crée en 1953 la collection LDP pour Livre de Poche. Selon Christine Ferniot, la légende veut qu'en voyant un soldat américain déchirer en deux un livre pour mieux le rentrer dans sa poche, il pensa à (re)exploiter ce format, pas si révolutionnaire que ça, puisque en 1905, les éditions Taillandier avaient déjà commercialisé un format mini à petit prix. Les couvertures du LDP rappellent les affiches de cinéma, une façon sans doute de désacraliser le livre, mais aussi, inconsciemment, de souligner les liens fraternels entre cinéma et livre. Ceci pas uniquement sur le registre de l'adaptation mais aussi de la technique qui, dans les années 50-60, est la même pour le cinéma et le design de livres. Les films des uns et des autres étant développés dans les mêmes ateliers.
Preuve de cette liaison bivitelline, les couvertures de Faucheux et Prévert qui semblent s'animer des signes de Brassaï pour mieux signifier Spectacle, Paroles, Histoires.


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haut: extrait d'un photogramme du Samouraï de J.P. Melville (1967). Le profil connoté du tueur ou de l'inspecteur au feutre, à la gabardine et au trench.



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A.Christie, L'Heure Zéro, ed. 1984 (photo Patrick Magaud)
A. Christie, Le Meurtre de Roger Ackroyd, ed. 1980 (photo Patrick Magaud?)

Revenons aux couvertures du Club des Masques. Il y a là des Mystères que le plus chevronné des détectives privés ne pourrait élucider. Des phrases-visuelles comme des sous-titres énigmatiques et par là même ouvertes à toutes les interprétations. C'est un article de Patrice Houzeau qui m'a remis sur la piste de ces livres que l'on collectionnait chez moi comme chez d'autres. A priori ces couvertures ne sont que des images. Un principe en apparence simple les regroupent: pour une première série le nom de l'auteur et le titre sont en bandeau de tête surplombant une «image étrange» comme l'écrit Houzeau. Pour une autre la typographie se cale de façon centrée, posée à même l'image photographique censée «illustrer» le roman.


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noircnoir8.jpgLe mot Mystère sied à propos tant l'idée de rituel semble guider ces images censées parler de meurtre  sans le montrer. Elles créent un micro-monde, une scène primordiale qui n'est déjà plus celle du crime et pas encore celle du chuchotement au général «souviens-toi que tu vas mourir». Les éléments, tous symboliques à des degrés divers, prennent place et renvoient au genre typiquement hollandais du XVIIème siècle ici modernisé sous la forme de Vanités contemporaines. Ces compositions photographiques (le nom de Patrick Magaud revient régulièrement sur ces couvertures pour la plupart non signées) deviennent parfois peintures analytiques et la forme du trompe-l'oeil renforce alors la nature des romans: faire croire à la perfection du crime. Véritables natures mortes, même si le mot anglais de still life serait plus approprié tant la mort semble absente, ou plutôt flottante, ces images fascinent et intriguent. On pourrait les rapprocher des allégories-inventions littéraires et voir les vices ou les vertus s'y disputer comme dans la Psychomancie de Prudence.


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de haut en bas: Sébastien Stoskopff, Nature Morte au Nautile, c.1630 (via wodka blog) /
École Flamande du XVIIIè siècle, atelier de Marinus van Reymerswaele, Saint Jérôme dans son Cabinet (via Alain Truong) / Juan de Valdés Leal, Allegory of Vanity, 1660 (via Alain Truong, merci!) / James Hopkins, Wasted Youth, Galerie Cosmic, 2006 (via wodka blog)



noircnoir12.jpgnoircnoir13.jpgnoircnoir14.jpgcomme dans les Vanités, le motif du revolver revient très souvent dans les compositions photographiques ou peintes du Club des Masques, avec souvent aussi un fond neutre sur lequel se détache les objets indiciels.


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Pourtant c'est à un genre qui n'est ni la nature morte, ni la vanité qu'appartiennent ces images bavardes et posées. Un roman d'Agatha Christie pourrait nous mettre sur la voie; dans Poirot Joue Le Jeu, le détective belge enquête à Nasse House où une «course à l'assassin» (Murder Hunt) a été organisée par Ariadne Olivier dans les jardins du domaine. Le titre anglais, Dead Man's Folly, rappelle que ces mêmes jardins abritent une folie (folly), un temple romain qui devient le centre du mystère.
Durant la course à l'assassin, pleine d'indices sous formes de rébus visuels et de jeux formels (cascade pour cheveux, buste de statue pour homme, etc.), Poirot tombe sur une vraie morte et la vraie enquête peut démarrer. C'est donc potentiellement sous le régime des folies, du faux et des indices que ces images se rangent.

Les folies sont, par leur définition même, des architectures construites pour la décoration d'où leur extravagance. Le XVIIIème est plein de ces temples romains symbolisant les vertus classiques et le XIXème enfoncera le clou en privilégiant également ces excentricités architecturales qui n'hésitaient pas à planter des pyramides égyptiennes ou de fausses ruines en plein milieu de jardins privés. Hyper-ornementales les folies portent en elle le faux, la tromperie sympathique qui ferait prendre des vessies pour des lanternes chinoises, mais elles sont aussi chargées d'indices.


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la publication de Pevsner sur l'architecture du Northamptonshire met en couverture une photographie du Triangular Lodge. Une vue des 9 fenêtres a été dessinée par J.A. Gotch en 1882 (source RIBA British Architectural Library Drawings & Archives Collection)


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Un des exemples les plus connus pour les anglo-saxons, et qui pré-date d'ailleurs la folie pour les folies, est Rushton Triangular Lodge construit en 1593 par Sir Thomas Tresham, politicien catholique de la fin du règne des Tudors. Les ornements que l'on trouve sur ce bâtiment pourraient n'être que des prouesses des architectes et sculpteurs de la région, mais comme le souligne Nikolaus Pevsner, there is more than meet the eye dans cette architecture. Le nombre trois est ainsi au centre de cette folie. Trois, symbole de la Sainte Trinité, qui se retrouve sur l'inscription de Saint Jean au fronton: Tres Testimonium Dant ( Il y a Trois qui est Témoignage). C'est aussi un jeu de mots sur le surnom donné par l'épouse de Tresham qui l'appelait Good Tres dans ses lettres. Ce testament à la foi du seigneur des lieux est souligné encore au-dessus de la porte principale. On a longtemps cru que le nombre 5555 y était inscrit mais Pevsner pense lui que la typographie trompeuse et le temps ont effacé ce qui devait être à l'origine le nombre 3333. Pourtant de récentes recherches penchent pour la version originale du 5555 qui, soustrait à la date de fin de construction de Rushton Lodge (1597), donne le chiffre 3958 qui selon Bede, célèbre moine de la région, correspond à la date du Déluge.
La chasse aux indices pourrait continuer indéfiniment, on notera simplement au passage, que cette folie ostentatoire est pourtant passée, incognito, au travers des mailles de la répression contre les catholiques. Alan Moore se servira d'ailleurs du Triangular Lodge comme décor à son premier roman Voice of the Fire qui se situe dans sa région natale de Northampton et conte l'histoire anglaise sur près de 6000 ans.


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noircnoir23.jpgLes couvertures du Club des Masques sont elles aussi indicielles. On y retrouve des motifs répétitifs comme dans la série des livres de Rex Stout où une orchidée apparaît en permanence. Dans la croyance vietnamienne, l'orchidée est l'allégorie de la jeune fille. Mais l'orchidée, à la forme si évocatrice, tient aussi l'origine de son nom (orchis) d'une partie génitale masculine. Cette dualité en fait le symbole total de l'énigme sacrée, celle de l'androgynité. Pourtant l'orchidée ne semble présente sur ces couvertures que parce que Nero Wolfe, le héros épicurien de Stout est lui-même amateur de cette fleur... ou bien est-ce un pied de nez à la misogynie dont est affublé Wolfe?


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D'autres motifs connotés apparaissent, le revolver, les fleurs fanées, les reflets et les pendules. Ils se lisent comme autant de rappels de leurs aînés en peinture classique, les dés, la pipe, les bijoux, la bougie, les fleurs, les fruits qui sont des symboles de toute vanité; temps qui passe, déchéance, corruption de toute matière, connaissance, joies de l'existence... mais encore une fois l'intérêt est dans les détails de ces couvertures-folies qui en disent long même si, naturellement, on n'a pas lu les livres. Ainsi la série des livres de Catherine Arley, de son vrai nom Pierrette Pernot, comédienne puis romancière immorale. Le masque de comédie que l'on retrouve sur chacune de ses couvertures renvoie certainement à la dramaturgie de ses romans; des mécaniques parfaites qui s'appuyaient sur la part sombre que nous posséderions tous: «Nous sommes tous - et toutes! - capables de tuer. Pour chacun de nous il s'agit, le cas échéant, d'une motivation différente, mais chacun est prêt à tuer : les uns par pitié, les autres par haine ou par cupidité. C'est ce côté obscur de l'être humain qui m'intéresse et que je tente d'expliquer, de décrire.» (1)


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Ainsi chaque couverture du Club révèle la rigueur de mises-en-scènes picturalo-théâtrales. Des folies visuelles qui nous dévoilent des mystères comme autant de rébus et énigmes à clés. Un air suranné ne les quitte pas, celui de ces cartes postales bon marché aux compositions étranges (comme dans ces couvertures pour Le Hameau Perdu de E.C.R. Lorac ou La Belle Véronaise d'Exbrayat); bref un souffle un peu seventies, période de création oblige, chatouille notre interprétation de ces images. Les compositions sont tour à tour naturalistes voire carrément surréalistes. Les échos sont nombreux à l'histoire de l'art, nous l'avons souligné, mais résonnent aussi les influences de photographes de l'époque. On peut ainsi reconnaître une certaine patte hamiltonienne dans des flous brumeux autour de jeunes filles en fleur. Plus étrange encore, à ce jeu des familiarités, la couverture de La Mort Plane qui renvoie à l'imagerie autant en emporte le vent et aux dessins de Kara Walker.
Ces couvertures remplissaient cependant leur rôle: donner envie et intriguer. Amateur ou pas, il était impossible de ne pas succomber à ces imageries d'un autre Épinal sombre et criminel.


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la quatrième de couverture pour Des Demoiselles Imprudentes porte la mention caractéristique: At. Pierre Faucheux


Pierre Faucheux, figure tutélaire du livre, reprendra à sa manière ces couvertures pour le Livre de Poche Policier. À l'inverse des micro-mondes quasi-vaudouistes et surréalistes du Club des Masques, ses couvertures jouent de compositions sur la double (1ère et 4ème) aidées d'une typographie active qui vient zébrer une pleine image souvent réalisée par la méthode du photo-collage et du montage. Elles font penser à des photogrammes figés, des instantanés aux cadrages surprenants qui indiquent un point de vue qui n'est plus celui, englobant et central, de la nature morte. Ainsi Les Messieurs de Delft d'Exbrayat aux fenêtres ouvrant sur des formes fantômatiques elles mêmes nimbées dans un brouillard pas si néerlandais que ça. Ou encore la couverture pour Une Petite Morte de Rien du Tout (Exbrayat). Elle est un autre clin d'oeil aux cadrages cinématographiques chers à Bazin qui voyait dans le cadre la preuve de l'existence d'un centre (Tardivon), point d'où graviteront le reste de l'image et le hors-champ. Le cadre devenant à la fois un cache et une fenêtre, insistons ici sur la différence toute bazinienne entre Renoir et Hitchcock. Renoir qui voyait le cadre comme un cache mouvant et Hitchcock qui, à l'inverse, se servait souvent du cadre pour fermer l'espace, le contenir et «opérer un enfermement de toutes les composantes».(2) Ces règles se retrouvent dans la composition d'une couverture qui cadre mais paradoxalement ouvre la lecture.


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On peut ainsi jouer des parallélismes ou des différences entre les couvertures de Faucheux et celles du Club. Voir, dans le cas de Dors Tranquille Katherine, ne pas ignorer la couverture dessinée pour Le Club du Livre Policier qui lui redonne un aspect livre broché de luxe tout à fait curieux.
Les motifs, les lignes éditoriales, les choix esthétiques varient. Une constante pourtant, ces livres de poches, n'en déplaise à Sartre, feront dire à Giono qu'ils sont « le plus puissant instrument de culture de la civilisation moderne» (3). Le Club des Masques en aura largement fait la preuve, au moins visuellement.


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toutes les images sont © Les éditions du Masque et Le Livre de Poche Policier




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(1) Françoise Janin, in Arley, Catherine, Les Beaux Messieurs Font Comme Ça, Paris, 1968
(2) Le Hors-Champ - CCC
(3) cité par Christine Ferniot dans son article du nº3155 de Télérama: Des Histoires Plein Les Poches, p.42
(3-9 Juillet 2010)



En parlant de collages...

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Paul Mpagi Sepuya et Timothy Hull ont dernièrement sorti en tirage limité chez Printed Matter leur livre The Accidental Egyptian and Occidental Arrangements aux curieuses compositions. Tirées de leur collection d'images, celles-ci suggèrent de nouveaux arrangements, des doublages, des dialogues entre éléments répétés et diffractés. Que peuvent avoir en commun des ruines égyptiennes, la côte du Maine et un portrait? Faisant suite à leur collaboration pour le numéro de TOKION sur... la collaboration, The Accidental Egyptian and Occidental Arrangements souligne l'intérêt de Sepuya et Hull pour la photocopie et le collage mais aussi pour les dialogues cachés, la restauration d'imageries passées, bref cette sorte de nécrophagie bon enfant qui ferait de ces deux artistes des saprophytes d'images en décomposition... ou bien serait-ce que leurs décompositions d'images en font des saprophytes?


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Timothy Hull


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Timothy Hull, Come l'Egitto Ha Rovinato La Mia Vita, Milan (2008)



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Timothy Hull, studio view, gel pen drawings with oil paintings (2010)


Roman du Futur

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illustration: Bob Pepper (image via metoikosdraig)


171-61.jpgillustration: David Pelham (1976)


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illustration: David Pelham (via Fin Fahey). Sympathique critique-trouvée de Fin: «I like the way this cover manages to represent the ubiquitousness of the demin jacket at the time it was first published, since the book is entirely concerned with time and culture. For a scientist, Sir Fred let his imagination get the better of him at times (mainly towards the end of his life), but who's complaining really, it's a virtue in a writer - and we have a number of fine SF books to show as a result. Not to speak of A for Andromeda...». Curieusement ou par simple effet miroir, cette image en appelle une autre vue sur le site du FRAC Pays-de-Loire et tirée de l'excellente exposition Dreamologie Domestique d'Alexandra Midal (voir ci-dessous)


dream3.jpgHans-Peter Feldmann, David, 1990 (cliché M.Guénon, ©frac pays de loire)


Si vos lectures d'été ont l'encéphalogramme plat, vous pouvez regarder du côté de ce site pour trouver matière à voir et lire. Les illustrations aérographées de David Pelham pour Penguin Sci-Fi, dont la plus connue est celle pour October the First is Too Late, sont significatives de cet engouement très 70s pour l'air brush, le collage et les mariages d'images anachroniques.

Un groupe très select sur Flickr® recense tous les collectionneurs des couvertures, nombreuses, des livres de poches de Penguin. Le travail graphique fait pour ces éditions à bas coût est terriblement inspirant. Et il suffit de lire l'article de CR (dont sont tirées les images suivantes) pour réaliser que les britanniques ont peut-être plus vite compris l'intérêt de soigner ces livres-à-pas-cher.

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illustrations: David Pelham (via Creative Review)


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illustrations: haut- David Pelham (1972) / bas- Roman Cieslewicz (couverture de Eye 09, 1993)


Et si vraiment la lecture et les clins d'oeil ne vous séduisent pas, construisez vous un casque, certains y passent leur temps pour des résultats sciencefictionnesques!





La Chambre de Lecture

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The Reading Room est un salon de lecture berlinois, nouvelle (et énième!) archive sur les pratiques artistiques contemporaines liées à l'édition et l'impression.
Un projet généreux de Dominique Hurth et Ciarán Walsh.


Enigmata



Hypnotisant cette vidéo du travail de l'artiste-vidéaste Kit Webster qui projette dans cette «inter-dimensionalité» de «juxtaposer expression et conformité tout en démontrant la possibilité de nouvelles formes pour la sculpture digitale.» Tout un programme...


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Deux affiches sur le film de Luis Buñuel, Belle de Jour (1967). À partir de celle archi-connue de Ferracci l'une, en anglais, reprend son visuel en changeant les textes; c'est une traduction fidèle non pas du film mais celle, visuelle, de Ferracci. Une traduction de traduction en quelque sorte et qui ne dit rien de plus.
L'autre, en allemand, s'adresse à un public germanique et s'éloigne de l'aparté du regard de Deneuve voulu par Ferracci pour se concentrer sur la dualité du personnage de Séverine.


Dans son article sur l'Historicité du Cinéma, Jacques Rancière parle des «deux manières classiques de nouer cinéma et histoire en faisant de l'un de ces termes l'objet de l'autre». Le cinéma devient ainsi un moyen de rendre compte d'une époque tandis que l'histoire analyserait les formes du cinéma. Mais l'hypothèse de Rancière est que cinéma et histoire «s'entre-appartiennent» et ces deux notions prises ensemble composent une nouvelle histoire.

Ainsi le cinéma aurait partie liée à «un temps spécifique déterminé à une certaine idée de l'histoire comme catégorie d'un destin commun». Et cette idée d'histoire est liée à une idée de l'art -auquel appartient le cinéma- qui ouvre le champ d'un couple art/technique où l'art serait pris comme «le tracé et la sacralisation d'un geste de l'homme qui dessine une idée de la communauté humaine», tandis que la technique se sublimerait pour être rendue à la communauté humaine en devenant un mode sensible détaché «de la solidité et de l'instrumentalité des choses». Cette idée du couple art/technique, née du «mystère» qu'est le cinéma (selon Jean-Luc Godard), permet de définir une «certaine historicité de l'homme que le cinéma ne se contente pas d'enregistrer, mais qu'il suscite par son dispositif technique et artistique».

On pourrait étendre cette idée aux affiches de cinéma, en particulier celles de René Ferracci (1927-1982), qui donnent à voir une cartographie significative du film par un dispositif technique et artistique différent mais néanmoins complémentaire. Ce dispositif, le graphisme, ne se réduit pas à sa définition communément comprise de communication et s'enrichit de l'idée que «le design graphique peut être défini comme le traitement formel des informations et des savoirs» (Annick Lantenois). Le graphisme étant aussi compris jusqu'au XIXe comme la manière de représenter, d'écrire les mots d'une langue (Littré), le designer graphique est également entendu comme un traducteur et un passeur. En cela il est le filtre entre des contenus conçus par d'autres et pour d'autres. Signifiant souvent la substantifique moelle de ces contenus par une manière originale, il l'altère forcément puisque l'interprétation des contenus est une création en soi et «qu'aucune traduction ne serait possible si son essence ultime était de vouloir ressembler à l'original» (Walter Benjamin, La Tâche du Traducteur, in Oeuvres I, 2000).


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Ici encore deux affiches en langues allemandes et anglaises. L'une est sans doute une version alternative de l'affiche officielle allemande. Sur un fond rose provoquant, le photogramme découpé en noir et blanc répond à une typographie sévère et vaguement Vogue française pour les noms des acteurs. La version, contemporaine, américaine est celle du remastering du film produit par Scorsese. Là-aussi un photogramme mais, technique d'impression et de photogravure aidant, ce n'est plus la peinture à la manière néo-impressionniste très Nana de Ferracci mais plutôt une vision plus secrète, plus Étant Donné qui nous est montré.


Alexandra Popovici commentant La Tâche du Traducteur (in Walter Benjamin: un legs universel ou à titre particulier), énonce que la traduction fait partie de l'original et que, «comme les sculptures font déjà partie du marbre, la traduction participe à la survie de l'original». Pour Walter Benjamin, cette notion de survie est entendue comme «la mutation et le renouveau du vivant» et en cela la survie est une modification de l'original. Elle crée donc du nouveau sens (parfois du sens à nouveau). Un sens presque zombiesque pourrions-nous dire, et qui vivrait son incomplétude non pas comme un échec ou une malédiction, mais comme une alternative, à la fois fidèle et dégagée, de l'original (il faut comprendre aussi l'original comme le point de départ, comme le contenu qui nécessite d'être traduit, ce contenu lui-même pris dans le spectre très large qui va des textes érudits aux dérivés de la culture populaire).


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Une affiche italienne du film préfère mettre l'accent sur la relation entre Marcel et Séverine. Dans une société italienne où la macho'attitude est caricaturalement comme une manière de respirer, il est intéressant de noter que l'affiche ne met pas en valeur l'héroïne seule et son désir conscient ou inconscient. L'homme fou amoureux qui se fera tuer pour elle devient son égal sur la surface de papier et la couvre comme une chose fragile au regard vaguement déterminé. On est ici assez éloigné du sujet de film qui explore plutôt le masochisme et les fantasmes de Séverine. Ferracci préfère, lui, évoquer la figure centrale qui est Belle de Jour. Elle nous tourne le dos mais nous regarde dans un contraposto que n'aurait pas renier les maniéristes italiens et fait surface derrière une masse colorée indéterminable qui pourrait être ce flou mystérieux qui entoure les photogrammes du film. Séverine rêve-t-elle? Fantasme-t-elle? C'est tout ce questionnement que l'on retrouve dans l'affiche ou le personnage semble nous demander qui-suis-je, êtes-vous assez voyeur pour me le dire?


C'est en ce sens que les affiches de Ferracci sont des traductions-zombies des films qu'elles tentent de faire survivre (supervivere) ou mieux qu'elles renouvellent. Bien sûr les affiches répondent aussi à des codes de fabrication voire à des demandes précises des studios et leur discours visuel se lit à plusieurs niveaux. Sans malheureusement rentrer dans la très intéressante histoire de l'affiche, on notera simplement qu'entre les deux grandes guerres du XXe siècle et la popularisation du cinéma, les affiches ont d'abord été peintes puis, la technique aidant, les collages photographiques sont entrés dans la partie. C'est donc aussi à une histoire de l'histoire que les affiches de Ferracci nous invitent.


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Ferracci à dix-huit ans à la sortie du second conflit mondial et sa formation à l'école Estienne le prépare à travailler dans l'industrie graphique. Il fera ses débuts chez Benari, immense dessinateur qui réalisait les publicités de la Metro-Goldwyn-Mayer. C'est le grand écart entre un savoir-faire à la française et les méthodes de production américaines. Très rapidement le studio de production et de distribution Cinédis le contacte pour qu'il devienne leur directeur artistique. Cinédis fusionne en 1957 avec la compagnie Francinex (productrice des films de Tati) et dans le contexte des Trentes Glorieuses Ferracci apprend le métier tout en liant des contacts dans les différents milieux professionnels liés au cinéma.
Dix ans de direction artistique à superviser les travaux d'artistes-graphistes et Cinédis-Francinex doit fermer ses portes. 1963 est donc l'année de la seconde naissance de Ferracci en tant qu'affichiste et c'est depuis son studio rue de Messine à Paris qu'il réalisera parmi ses plus belles affiches de cinéma. Seconde naissance car, comme l'explique Jean-Louis Capitaine (1), Ferracci durant ses années Cinédis a aussi produit quelques affiches, et non des moindres, dans ce rapport art/technique dont nous parlions.C'est le cas notamment de celle du film Les Grandes Familles où un Gabin en plein majesté semble soupeser d'un regard condescendant toute l'humanité.


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J.L. Capitaine raconte d'ailleurs une anecdote intéressante à bien des égards: «Pour Les Grandes Familles en 1958, il [Ferracci] ménagea la vedette Jean Gabin. Tout en innovant grâce au photo-montage. En effet, l'offset commence de s'immiscer dans la fabrication des affiches. Un lithographe responsable de l'atelier de photogravure de l'imprimerie Bedos, Marcel Jeanne, avait ouvert une brèche à cette révolution technique tout en restant dans la tradition narrative du style classique de l'affiche de cinéma à la française. Roi de la technique mixte [...] René Ferracci accola dans son affiche au visage réaliste de Gabin une croix de Grand Officier de la Légion d'Honneur dessinée. Il s'exposa ainsi à sa première censure, de la part d'un exploitant, directeur de la salle Le Wepler à Paris, lequel, scandalisé de ce qu'il considérait comme une offense à l'Ordre et au Président de la République, fit supprimer la croix sur le calicot peint pour la façade de sa salle de cinéma.»
Ferracci s'inscrit donc dans la tradition tout en s'ouvrant aux nouvelles techniques à une époque où la censure n'était peut-être pas celles des pays-satellites soviétiques, mais régnait néanmoins comme point final à nombre d'oeuvres originales.

Revenons au photo-montage. Il va devenir une sorte de marque de fabrique pour Ferracci tandis que l'offset remplace progressivement la lithographie sur zinc et incite les artistes-graphistes à délaisser le dessin pour les collages et les jeux formels plus avant-gardistes. Cette révolution dans les moyens de réalisation est, comme le souligne Capitaine, le reflet de celle qui fait vaciller le cinéma-à-la-papa (le mot est de Truffaut) et qui met à l'avant ses pères, les réalisateurs de la Nouvelle Vague.
Ferracci est lié de façon logique à cette lame de fond dans le cinéma. Tout en respectant subtilement la déontologie de l'affiche de cinéma comme objet publicitaire, Ferracci donnera des coups de boutoir et signifiera la liberté toute relative de l'affichiste: «moi je suis absolument libre de mon style, mais mon style sert à vendre» (Le Monde, 21 Décembre 1973, cité par J.L. Capitaine).


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Cette liberté qui existe pourtant mais qui doit se prendre, soulignera par exemple, la politique des auteurs basée sur la formule que Truffaut emprunte à Giraudoux: «Il n'y a pas d'oeuvre, il n'y a que des auteurs». Et si l'oeuvre cinématographique est cet ensemble allant de la fabrication à la promotion, alors l'affiche de cinéma doit aussi se regarder comme une création d'auteur, la traduction originale de celle d'un autre auteur. C'est par exemple le cas de l'affiche du Dernier Métro de Truffaut. On est loin des affiches des débuts de Ferracci; celle-ci s'inscrit dans les années 80 et dans une maîtrise technique qui sublime le film. Du trio central de l'histoire ne reste que les deux protagonistes dans leurs maquillages de comédiens. Exit le personnage de Lucas Steiner qui se cache dans son propre théâtre. Il n'a pas besoin d'être représenté puisque que justement il est censé ne pas être là. Ferracci ose même (avec le ferme soutien de Truffaut) la croix gammée sur une affiche.
 

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Bravade contre l'esprit étriqué hérité de Vichy et qui sévissait encore à l'époque puisque tout film devait porter la mention du visa de censure. Mais l'affiche est plus qu'un camouflet aux lois iniques qui régissent la «morale» des images. Elle diffuse l'idée d'oppression traduite dans le film par le personnage de la jeune apprentie-couturière qui doit porter l'étoile juive et la dissimule avec son écharpe pour pouvoir assister à la pièce de théâtre. L'affiche dit aussi la période crépusculaire et la comédie affreuse qui suivra la Libération. Ainsi les arrestations successives du personnage de Jean Poiret qui ridiculise un pays longtemps hésitant dans ses choix. C'est l'acteur, double d'un Guitry premier prévenu de la Libération, que l'on voit en pyjama entre deux miliciens dans le bas à droite de l'affiche, comme si Ferracci voulait aussi retenir du film son rapport à l'histoire trouble, à l'histoire fictive et à l'histoire tout court.


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Faire survivre un film
. On pourrait penser que le passage d'une forme de narration (le cinéma) à une autre (l'affiche) ne soit pas spécifiquement de l'ordre de la traduction donc de la survivance de l'un par l'autre. Ce sont deux formes qui diffèrent et pourtant, l'affichiste comme le créateur de générique donnent la première vision du film. Ils en sont les premiers traducteurs sur des supports qui s'éloignent déjà de l'original.
Dans le cas particulier de Ferracci, son langage graphique hésite entre d'un côté la fidélité à la diégèse du film (par une sorte de mimesis illustrative) et de l'autre une liberté dégagée de toute connection dénotative. Ainsi pour La Voie Lactée de Buñuel, deux affiches circulent. L'une avec Delphine Seyrig, blonde platine, en son centre, entourée d'une constellation d'acteurs dans des rôles divers illustrant six Mystères du catholicisme allant de l'imagerie sulpicienne au plus sulfureux des débats. Une affiche somme toute évidente et dont la composition en chorale raconte toutes les histoires à la manière des vignettes que collectionnent les enfants.
Le film créa le scandale et c'est la trace de celui-ci que montre Ferracci dans une deuxième affiche qui devient dès lors une traduction non plus du film directement, mais des interprétations critiques de celui-ci (de France-Soir à L'Aurore elles furent nombreuses). Il n'est plus question de La Voie Lactée que par les réactions que le film a provoqué et c'est un à vrai renouvellement, par ces trophées de papier, que nous assistons. Le fameux renouveau revendiqué par Benjamin est là dans tout son détachement infidèle.


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Massin, Les mariés de la Tour Eiffel, paru chez Hoëbeke en 1992


Le grand intérêt pour les affiches de Ferracci tient aussi au fait que sa technique et son art sont, comme souvent le cinéma, au service de l'histoire. En effet et encore, si cinéma et histoire s'entre-appartiennent (Rancière), alors l'affiche, en tant que traduction fidèle ou infidèle du film, devient par extension une traduction de l'histoire et de l'histoire du graphisme dans le cas présent qui nous intéresse.


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Le travail de Ferracci saisit la période allant des années 50 à la fin des années 80 et qui se lit dans ses images-fantômes au travers de plusieurs époques charnières (comme cette affiche sur Les Plus Belles Escroqueries du Monde qui pourrait évoquer les travaux typographiques de Massin). Parfois même certains entrechoquements se produisent mettant en lumière la notion d'Aude Boivin-Filion d'un anachronisme de l'image (Bild) qui rebondirait sur l'idée benjamienne que l'anachronisme est «le fait d'arracher une époque déterminée au cours homogène de l'histoire et de saisir la constellation que sa propre époque forme avec telle époque antérieure» (Walter Benjamin, Sur le concept d'histoire, in Oeuvres III, 2000).
 Ainsi de l'affiche pour le Bonaparte d'Abel Gance réalisée en 1967. Ferracci reprend une gravure de Raffet, peintre d'Histoire (1804-1860) qui a illustré les campagnes du petit caporal. L'affiche en photo-montage granature ressemble à une lithographie et ne porte d'autres informations que le titre, la signature d'Abel Gance et deux phrases nécessairement aguicheuses (Le Plus Grand Film de l'Histoire du Cinéma / 45 Ans de Tournage).


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La simple mais astucieuse référence à la peinture d'Histoire permet de projeter dans le présent de Ferracci - par le simple mimétisme d'une manière graphique elle-même ré-adaptée au goût du jour - une vision de l'époque de l'épopée bonapartienne.
À double-titre cette affiche souligne des téléscopages éclairants. D'abord pour celui que nous venons de souligner. Enfin pour le film même dont l'affiche se fait traductrice. Si les trois couleurs symbolisent immédiatement l'idée républicaine, elles peuvent dans leur trilogie faire référence au procédé révolutionnaire usé par Abel Gance pour son épique Napoléon. La polyvision anticipe de presque 30 ans les procédés d'écran large (CinemaScope). Abel Gance y voit le moyen, grâce à trois caméras superposées les unes aux autres pendant le tournage, de casser le cadre et d'embrasser un hors-champ jusque là imposé par faiblesse technique. Préfigurant également le split-screen, la polyvision permet d'avoir la projection de trois points de vue d'une même scène; c'est, d'une certaine manière, l'idée de constellation comme l'entendait Benjamin qui entre en jeu. Avec ce triple éclairage d'une scène, Abel Gance nous place au centre du film comme l'on se place au coeur de l'histoire pour former une constellation changeante selon les points de vues.


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Le procédé fut pourtant critiqué par Jean-Luc Godard qui écrivait en 1957 dans les Cahiers: «[...] En fait, la polyvision ne diffère du cinéma normal que par cette particularité de pouvoir montrer à la fois ce que le cinéma normal montre l'un après l'autre. Souvenons-nous dans Napoléon du départ de l'armée d'Italie pour les plaines du Pô. Sur l'écran du centre: un bataillon en marche; sur les écrans latéraux: Bonaparte galopant le long d'un chemin creux. L'effet était saisissant. Après quelques minutes nous avions la sensation d'avoir couvert les milliers de kilomètres de cette prodigieuse campagne d'Italie. Le triple écran, associé ou non avec l'écran variable, peut donc provoquer dans certaines scènes des effets supplémentaires dans le domaine de la sensation pure, mais pas davantage, et j'admire précisément Renoir, Welles ou Rossellini d'être parvenus par une voie plus logique à un résultat égal sinon supérieur, brisant le cadre sans pour cela le détruire. [...] En définitive, le don d'ubiquité est probablement le pire cadeau que l'on puisse faire à un cinéaste. Si l'on veut raconter une histoire, un conte, une aventure, force sera, la plupart du temps de considérer le triple écran comme un écran unique, autrement dit comme un écran de cinémascope, car, jusqu'à preuve du contraire, le cinéma restera euclidien. Au Royaume de la terre, prochaine production polyvisée d'Abel Gance (et Nelly Kaplan) fera-t-elle preuve du contraire? Il est permis de l'espérer.» (cité par Jean-Jacques Meusy, La Polyvision, espoir oublié d'un cinéma nouveau, 1895, n°31, Abel Gance, nouveaux regards, 2000).


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la polyvision permettait grâce à trois caméras filmant simultanément de produire une très large image ou bien de partager l'action en trois temps et trois espaces différents.


Néanmoins, Abel Gance voyait dans la polyvision un moyen de renforcer le langage cinématographique: «la partie centrale du tryptique c'est de la prose et les deux parties latérales sont de la poésie, le tout s'appelant du cinéma». L'affiche de Ferracci réagit de la même façon. La partie centrale montre Albert Dieudonné en Napoléon Bonaparte tel qu'imaginé par Gance et traduit par Ferracci. Les deux parties annexes sont reprises des gravures de Raffet, elles ont été arrachées à leur époque pour venir éclairer celle de la vision centrale rappelant un Bonaparte plus proche du mythe que de l'histoire. Le langage graphique qui imite alors la technique ancienne de la gravure semble vouloir écraser un espace-temps comme le rêvait Abel Gance pour la polyvision. L'affiche devient le vecteur de l'histoire du cinéma, de l'histoire des techniques et de l'histoire tout court. Elle est poly-narrative en ce sens que sa structure est celle de la triple référence à l'histoire de l'histoire de l'histoire. Elle cadre et résume visuellement l'histoire du film mais ouvre par là-même le hors-champ des influences diverses et autres clins-d'oeil.


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Pour Jean-Louis Capitaine «l'affiche de cinéma raconte une histoire artistique» et est «une création sous influence» (2). Il cite J.M. Monnier alors président d'honneur de la section des affichistes de cinéma et qui, en 1946 à la première de l'exposition voulue par Henri Langlois sur les affiches de cinéma, avait clamé: «Le film est considéré comme une œuvre de l'esprit. Mais cette œuvre ne s'impose pas au public directement dès sa création. Elle a besoin, pour lui être révélée, de la publicité dont l'un des principaux éléments est l'affiche. C'est une tâche très difficile que de concrétiser sur une feuille de quelques mètres carrés le sujet d'un film qui dure une heure et demie et qui est souvent tiré d'un roman de trois cents pages. Cette tâche est rendue plus ardue encore par les servitudes innombrables qui paralysent l'inspiration de l'artiste. L'affiche de cinéma doit être populaire, c'est-à-dire compréhensible par tous, suggestive par une synthèse simplifiée du sujet. Par un choix heureux des coloris, elle doit être agréable à l'œil et former autant que possible une tache qui attire le regard. L'artiste doit à tout prix respecter la ressemblance frappante des acteurs connus, dont la présence dans le film est un atout commercial de premier ordre, et éviter les formes trop primaires ou un style trop abstrait qui ne serait compris que d'une minorité artistique. Le cinéma est un art populaire, le dessinateur doit s'y conformer.»
Cette obligation de devoir parler à tous impose une sorte de contrat synallagmatique entre le public qui n'est forcément pas la minorité artistique citée par Monnier, et l'affichiste qui devrait se passer d'inventer des formes trop hermétiques. À juste titre Ferracci appelera ce dikat celui du Canigou publicitaire (cité par Capitaine).


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Là où les affichistes polonais, dans un contexte plus verrouillé encore, tentent, souvent avec succès, d'inventer un langage graphique qui deviendra peu à peu le hors-champ de la censure, les affichistes français déclinent souvent de considérer l'affiche autrement que comme la troisième roue du carosse-art. Elle est pourtant, si ce n'est un art, du moins un artisanat à part entière qui bâtit bon gré mal gré sa mythologie visuelle entre progrès technique, tradition et modernité.
Ferracci est à cheval entre cette vassalité canigouesque et cette liberté de ton aux envolées visuelles sublimes. Entre les films de la Nouvelle Vague et les opus de la maison FranFrance (j'emprunte volontairement l'expression à Serge Daney (3)), l'affichiste sera tour à tour provocant, illustratif, inventif, sans rien perdre de l'ambition du graphiste qui est d'intriguer.
Ses affiches sont naturellement des plans fixes, des images-mémoire qui transcendent pourtant leur faiblesse de ne pas être en mouvement pour retenir, peut-être, plus l'attention par des systèmes allant de l'évidence au rébus visuel.

Elles marquent aussi leur temps mais le regard nostalgique qu'on leur porte est entendu et bienveillant. Le barnum volubile des affiches 70s où pointent les influences d'un Pellaert et des formes vernaculo-pschydéliques se le dispute ainsi aux cadrages plus rigoureux et au noir et blanc impeccable. On est pris à ce jeu de la nostalgie qui décontextualise une affiche pour n'en ressentir que, faiblement parfois, le témoignage décalé et, plus puissamment, dans le cas de Ferracci, toutes les prouesses de composition d'images et de typographie (Le Corps de Diane et Au Hasard Balthazar en sont de jolis exemples).


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Il y aurait une taxinomie élaborée à faire du travail de Ferracci, ce sera sans doute l'objet d'autres billets ainsi que le sera son entretien avec Hervé Guibert en 1981.
Une classification inépuisable qui soulignerait l'influence des moyens et des formes sur les affiches ferracciennes mais pas seulement. Une classification sous forme d'histoire tant il est aisé dans le large corpus de cet infatigable affichiste-graphiste de monter des séquences, des phrases-images à la Godard et qui raconteraient effectivement ce rapport entre le temps de ces images et le temps du regard. La cérémonie secrète qui préside à ces montages dévoilant et masquant tour à tour, comme dans l'affiche du même nom, les interprétations diverses, les liens obliques ou évidents, la matière de l'affiche, ce graphisme qui fait la première peau du corps du film.


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(1) Jean-Louis Capitaine, Ferracci, affichiste de cinéma, ed. Albin Michel, Paris, 1990
(2) Je suis immensément redevable au livre magistral de J.L. Capitaine et à son article à la BIFI qui remettent au devant de la scène le travail des affichistes de cinéma et en particulier celui de René Ferracci.
(3) Serge Daney, Uranus, le deuil du deuil (Libération, 1991)

(*) une erreur s'est introduite dans cette compilation d'affiches. Celle du film Adèle H (Truffaut, 1975) est réalisée par Jouineau Bourduge.


The Collector(s)

NDpavillon.pngToujours aussi passionnante, Géraldine Dormoy et son blog nous remettent en tête l'intriguante proposition des pavillons Nordique et Danois à la dernière Biennale de Venise. Une espèce de cluedo architecturalo-design présentait en effet la «maison-scène-de-crime» pensée par le duo Elmgreen & Dragset et qui nous invitait à devenir voyeurs dans une vraie-fausse demeure de collectionneurs à la psychologie mobilière et tectonique.

Il suffit de se rendre sur l'article de Géraldine D. pour apprécier sa vision et ses impressions. Reste que le plus intéressant demeure peut-être l'ultime produit collector de ce double-pavillon. Un sac désigné par Ian Davies et contenant toute une série d'objets et de textes, compilations collectives et individuelles d'indices et de traces comme autant de pseudo-oeuvres d'art (ou inversement!).


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image: © 2010 Artists Rights Society (ARS), New York / ADAGP, Paris / Estate of Marcel Duchamp


Ce contenant à la Mary Poppins devient une sorte d'extension de l'exposition, voire l'espace d'exposition bis. On se rappelle ce décidément précurseur Duchamp qui avec son Box in a Valise (1935-41) posait déjà les questions de miniaturisation, de reproduction et de collectionnite aigue. Et on se met à imaginer ce que deviendront les disques durs des artistes d'hier et d'aujourd'hui. Question sans nul doute totalement ridicule mais à voir le fétichisme et l'attachement contemporain pour les objets-mémoriels et les fac-similés, tous les scénarii sont possibles...


Cruiser aux enchères sur Ebay

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Bild 10.pngAnna Sartorius et son binôme Simone Vollenweider sont étudiantes dans la classe de System Design d'Oliver Klimpel, elles ont dessiné le caractère Cruiser qui est mis aux enchères sur Ebay depuis le 19 Juillet et jusqu'au 29 Juillet. Sorte de cadavre exquis alphabétique, la police évolue au rythme des enchères. Plus il y a d'observateurs et d'enchérisseurs, plus il y a de nouveaux signes intégrés à l'alphabet de base. Chaque nouveau glyphe est dessiné par l'un des graphistes invité.

Le concept est assez fantastique comme l'expliquent Simone et Anna: «[...] l'une de nos motivation principale fut de dessiner une police, à l'aide de laquelle le processus de l'enchère serait mise en lumière; et ce grâce à un effet de réciprocité entre acheteurs et objet mis en vente. Chaque enchère induit l'intégration d'un nouveau signe à la police.
Le second aspect qui nous intéresse, est que les caractères spéciaux soient développés par des graphistes différents. Entrer en contact avec les graphistes et échanger d'un point de vue créatif avec eux. Nous avons invité aussi bien des graphistes et typographes respectés, que des étudiants de la Hochschule für Grafik und Buchkunst de Leipzig.

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Cruiser1.pngLes graphistes invités sont:
Angelo Benedetto, Anna Lena von Helldorf, Anthony Burrill, Carolin Kurz, Daniel Gaffner, Daniel Peter, Dino dos Santos, Fanette Mellier, Jennie Winhall and Kathe Burn, Kerstin Finger, Hudson-Powell , Markus Dreßen, Martin Aleith (Pfandfinderei Berlin), Martin Sperling, Mathis Pfäffli, Node Berlin Oslo , Oliver Klimpel, Radim Pesko, René Siegfried, Silke Klinnert, Stephan Fiedler, Stephan Müller (Lineto), Thomas Ulrik Madsen, Yoann Betrandy, Mind Design & les étudiants de la Hochschule für Graphik und Buchkunst, Leipzig.»


Foals Miami, Sahara, le corps-désert


Foals est un groupe anglo-saxon qui tend aux extrêmes comme le montre deux de leurs récents clips Miami et Spanish Sahara.
Dans des plans que n'aurait pas renié Sergio Leone, Miami (dir. Dave Ma) est une espèce d'ode aux corps et aux recoins ensoleillés de la ville-phare floridienne. Toute la superficialité des clichés américains y est présente mais il ne faudrait surtout pas s'y tromper. Ici le leurre se devine dans les paroles leitmotif de la chanson: would you betray me or save me, save me from you... Les images trahissent donc bien plus que la fascination de l'éternelle forme et de la jeunesse immortelle. Elles montrent un monde curieux de dupes; de femmes qui ressemblent à des hommes et des hommes qui voudraient être des femmes. Cette quête d'un corps-autre fascine et le réalisateur filme au plus près des chairs et des muscles, des maquillages et des talons. Il y a à la fois de l'envie et de l'overdose. Le rythme lent des plans fait surgir un défilé de genres à la limite du freak show. C'est peut-être qu'ici l'humain, et ses imperfections qui le définissent, sont loin et que sous le soleil la lutte est une survie épuisante... jusqu'à cette apparition d'un sugardaddy à la limite du deus ex-machina et qui, d'un souffle féerique, ramène la paix rebondissante dans les ménages. On saute en l'air pour ne plus toucher terre, le paradis est à quelques coups de bistouri et trente pompes de plus. 



Cette naïveté presque romantique se retrouve dans une critique-trouvée sur YT, «if Foals are god, then i believe!» (si les Foals sont dieu, alors je crois!) à propos de leur clip Spanish Sahara également dirigé par Dave Ma. Un désert espagnol en forme de château en Espagne puisque c'est une plaine blanche qui fait figure d'un irréel Sahara enneigé. Un corps lointain s'y balade sur des plaques gelées qui ont dues visiblement en emprisonner d'autres. Notons également cette opposition entre un corps géant (le visage en gros plan du chanteur Yannis Philippakis) et ce même corps entier mais ridicule à l'échelle d'une nature infinie de dunes. Il s'agit aussi d'une lutte éternelle puisque la notion de cycle nous est permise si l'on comprend la suggestion de cet homme-micro qui sort des eaux une Vénus cochonnesque sous plastique (tiens!). On retrouve encore la poudre bleutée-Klein qui semble être le lien entre la Floride et ce désert glacé où tout est mort ou en sursis. Serait-ce donc les rives d'un Styx que l'on a toujours imaginé bouillonnant de chaleur ou celles du désert Tartare exil d'un Sisyphe des temps modernes?

Il y a dans ces deux clips le corps de la mythologie et dans les reliquats sonores d'une influence math rock (Yannis Philippakis a fait partie de The Edmund Fitzgerald libellé comme tel) toute la rythmique complexe héritée des mesures asymétriques. Dave Ma signe deux mini-métrages (on peut aussi penser les vidéo-clips comme des bourgeons de films) qui sont comme des objets phénoménologiques. Des intuitions s'y cachent et s'y révèlent, comme des apparitions.

Celle des corps-mythologiques, des métamorphoses (Miami) et de l'humanité bannie par les Dieux (Spanish Sahara). Ces corps-mythologiques en appellent d'autres dans la mystique du vidéo-clip. Dans Change of Heart (dir. Filip Nilsson), The Golden Power, un duo d'hercules Hongrois (Sandor Vlah et Gyula Takaes), transcendent la gravité sur l'air d'El Perro Del Mar. Ces Castors et Pollux de cabaret deviennent des statues antiques dorées qui prendraient vie dans un jeu de figures acrobatiques et mathématiques quasi-irréalistes. Les deux «terronautes» appréhendent l'apensateur comme des demi-dieux qui feraient pâlir d'envie les musclors de Miami. C'est aussi lent et aussi éloigné que les points de vue de Dave Ma. La caméra cherche la performance mais le cadrage nous montre autre chose. Des corps réels mais éloignés et qui ne peuvent pas exister ailleurs que sur scène. Comme si l'image fabriquait à la fois le leurre et le modèle.



Celle de corps-déserts enfin qui ne sont pas totalement des corps vides ni des corps zombies. Plutôt des corps-vampires qui aspireraient les canons de la perfection de notre époque jusqu'à les exagérer ou les épuiser.
Les corps des body-builders (littéralement fabriquants de corps, comprendre aussi ouvrier du corps) se gonflent d'une fausse vie, d'une musclette de parade. Ceux des vampires sont vides pour ne palpiter que lorsque le sang chaud les rassasie. Ces corps-déserts peuvent se voir comme des terres en friche dont l'absence de vie ne veut pas dire qu'ils résonnent creux. Ils sont simplement des corps-cintres, des contenants pour tout et pour rien.

Dans la série True Blood (Alan Ball) au générique évocateur, il est question de vampires qui coexistent avec des humains mais aussi de shapeshifters qui peuvent prendre toute forme animale. Leur corps redeviennent leur définition primaire, celle de l'enveloppe. Mais comme le désert s'anime et mue aux moindres souffles, l'enveloppe à sa vie propre. Le corps-désert est comme une machine, l'air du temps lui donne sa forme. Du suintement hyper-sexuel des bayous aux alentours de la Louisiane à la comédie des corps de Miami, les métamorphoses suivent les rêves et les envies. La typographie des titres du générique de True Blood évoque cet étirement. La langueur de la métamorphose des corps-déserts souligne cette chaleur du sang qu'évoque si bien Irène Némirovsky. Celle des instincts qui se libèrent comme si les machines ne voulaient plus être simplement des marionnettes...



C'est peut-être lire beaucoup dans quelques clips. Ou pas. Ne pas oublier cependant que depuis le scopiton, on a heureusement oublié d'illustrer bêtement une musique. De même que la musique accompagnait simplement les films muets pour en souligner les tensions, le corps du film et celui de la musique se sont libérer de leurs mutuelles révérences pour atteindre une autonomie qui ne cesse de dialoguer avec celle de l'autre. Tant mieux.


First Person Tetris

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First Person Tetris. Sans commentaire. Mais à essayer si vous avez le sens de l'orientation en 3D... (lien via dynamictic).


Chobi



Les paroles de cette chanson de 1975 ne sont pas ce que l'on qualifierait actuellement de PC (politically correct) mais le film Chobizenesse a cela de particulier que comme l'indique une critique-trouvée, son générique «c'est du Saul Bass version minitel». Une petite merveille donc à regarder avec ou sans le son...

Une histoire d'ours



Christen Bach propose une étrange histoire en pixels...