Tour de France Tour de Force

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Cinéma 79, nº247/248, juillet-août 1979


Nous sommes en 1979, au crépuscule des années 70, c'est l'été et la couverture de Cinéma est consacrée à John Wayne, à Cannes et à l'image de l'homme dans le cinéma de la femme. Mais aussi à un très bel article de Gérard Courant sur le documentaire de Miéville et Godard: France, Tour, Détour, Deux Enfants.

Il est amusant de faire se rejoindre les questions (ré)ouvertes par l'exposition du Walker sur le graphisme et les tables rondes-tour de France qu'organise le Centre International du Graphisme depuis Chaumont et en direct de Bordeaux, de Lyon et de Chatou, et de les lire à la lumière du texte de Courant et du joli titre de Godard & Miéville.

Les chemins du graphisme sont des tours et des détours et les graphistes encore des enfants. Cet intérêt renouvelé pour la recherche n'en fera certainement pas tout de suite des adultes, elle permettra déjà de baliser un territoire et, par cette tentative de géographe, comprendre que le terrain de jeu et de recherches est beaucoup plus étendu. Car finalement, la recherche c'est l'extension et pas le fait de grandir...

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article de Gérard Courant ci-dessous. Merci!

«France, tour, détour, deux enfants sont douze émissions de télévision de trente minutes chacune produites en 1978 par Jean-Luc Godard et Anne-Marie Miéville avec le concours de l'Institut National de l'Audiovisuel et dont le budget total s'élève à 260 millions de centimes. Cette série fut commandée par Antenne 2 à une époque où son directeur (depuis, il a été remplacé) pouvait prendre encore quelques initiatives novatrices.

France, tout, détour, c'est de l'image et du son à l'état primaire, à l'état but et même à l'état pur.

France, tour, détour sont des conversations de Jean-Luc Godard avec deux enfants, un garçon et une fille. Conversations émouvantes si on ne s'exclut pas de ce corps à corps avec l'image. Mais de quelles conversations s'agit-il ? De quels rapports est-il question ? Deux enfants, à tour de rôle, interrogés par le cinéaste, chez leurs parents, à l'école, dans la rue, dans l'intimité, sur leurs conditions d'existence, leurs désirs, leur avenir, leurs rapports avec leurs parents, leurs maîtres, etc.

Pas seulement, un homme (Godard) seul, face à un enfant, et qui passe un contrat bizarre avec lui. Je te questionne et tu me réponds, bref, tu me dis tout. Type de contrat qui devrait être l'ordinaire des rapports entre le maître et l'élève si ce dernier n'était pas trompé d'entrée, sur le fonctionnement d'un contrat basé sur le mensonge. Se faire croire qu'on va tout se dire alors que l'enfant sait que ce rapport travaille sur le mode du flicage, sans échange, sans ce va-et-vient indispensable à toute communication. D'où l'expression de Godard : « Les enfants sont des prisonniers politiques ».

Ici, Godard n'est point le maître et l'enfant n'est point l'élève, puisqu'ils sont censés tout se dire. Contrat singulier. Car dans ses questions, Godard ne tourne pas autour du pot. Il aborde franchement son sujet. Ses questions nous surprennent, nous dérangent. Mais elles atteignent leur but. Les enfants. Nous. Godard sait parler aux enfants parce qu'il a quitté sa position d'artiste assis sur un piédestal.

Deux enfants qui, parfois, font cruellement savoir à leur interviewer qu'ils n'ont plus envie de parler, témoin la petite fille qui ne répond plus que par oui ou par non.

Mais le vrai propos de ces six heures de vidéo que la télévision a peur, même à des horaires tardifs, de diffuser à l'antenne, c'est comment leur parler à ces deux enfants et surtout pourquoi leur parler, quand on sait qu'ils ne délivreront qu'une partie d'eux-mêmes. Pourquoi ? Simplement parce qu'on ne leur a pas appris à en dire plus. Car la pédagogie officielle leur apprend et leur impose de se taire plutôt que de parler. C'est le plus sûr moyen de canaliser leur attention et leur capacité créatrice et d'en faire des êtres qui n'oseront pas prendre le pouvoir de la parole. Sans cesse, Godard se heurte à ce mur infranchissable qu'il essaie, sans cesse de contourner. Il insiste, mais il n'y a rien à faire, et nous ressentons tout le mal que l'éducation provoque sur les enfants. Parfois, ce barrage éclate dans de longues plages de silence - qui n'auraient pas de statut légitime dans un docucu car l'espace sonore blanc gêne - où viennent se caler des moments d'intensité qui en disent long sur le pouvoir des maîtres. Instants émouvants. Godard sait également se taire. Il écoute. Quand il parle, ce n'est pas de sa position de pouvoir (d'adulte, de cinéaste) ou de savoir (d'intellectuel) mais de celle de chercheur qui sait qu'avant de trouver, il faut passer beaucoup de temps à chercher, à contourner les obstacles pour mieux sauter et atteindre son but qui est d'en savoir un peu plus sur eux et qu'eux, en retour, connaissent un peu mieux le monde des adultes.

Godard n'essaie pas d'éclaircir un mystère, qui est du domaine de la télévision ordinaire et dont le rôle est mystificateur. Il tente d'approcher la réalité du comportement de l'enfant dans la société d'aujourd'hui. Alors, Godard dit seulement : j'essaie de comprendre. Et nous essayons avec lui. On peut se moquer du résultat mais, avant tout, c'est la manière d'y arriver qui compte. Godard parvient aux questions principales : comment fonctionne l'information sur les enfants, etc.

Dernière précision, capitale, pour dire que Godard a opéré un petit glissement de vocabulaire. Savez-vous comment il appelle les adultes ?

Les monstres.

Il y a de quoi.»

-- G.Courant