Joué pour la première fois en 1667, après une tentative en trois actes aux fêtes versaillaises de l'Île Enchantée en 1664, Le Tartuffe de Molière fut interdit par Lamoignon avant d'être définitivement accepté au répertoire en 1669. La fameuse réplique de l'intrus intriguant qui vient occupé le pavé d'une maison bourgeoise est devenue un modèle de la dévoterie de façade. Apostrophant Dorine, la servante de la maison, Tartuffe l'imposteur lui soufflette à l'acte III la réplique désormais célèbre: «couvrez ce sein que je ne saurais voir».
L'erreur est souvent commise de penser que Tartuffe demande que l'on cache ce sein. Couvrir et cacher sont des termes proches comme des faux-jumeaux. Il y est, doublement, question de dissimulation afin de ne pas «faire venir de coupables pensées». Couvrir c'est trahir, cacher c'est escamoter en quelquesorte. Se rejoue ici l'idée que l'escamotage est un tour de passe-passe pour tromper.
Par ce jeu d'associations dont nous sommes assez friands sur ce blog, un article de Sylvie Lindeperg (1) rebondit curieusement sur cette idée de cacher/couvrir: «double réflexion sur les usages politiques du cinéma et sur le travail de gestion de l'histoire, cet article étudie selon quelles modalités le gaullisme d'Etat produisit et utilisa les images de la seconde guerre mondiale contribuant ainsi à fonder la légitimité politique de l'ancien chef de la France libre, pendant les deux périodes de son «règne». À la Libération, la propagande d'État avait emprunté le canal du service cinématographiques aux Armées pour exalter le rôle de l'homme du 18 juin et gommer de la représentation ses anciens alliés, devenus des concurrents politiques. Déconnectée des règles du marché cinématographique, cette fidèle courroie de transmission du pouvoir eut cependant très peu de prise sur l'opinion. Le cinéma héroïque de la Ve République fut à l'inverse marqué par le réinvestissement des enjeux de représentation du pouvoir au sein d'un pôle de production commercial ayant ses propres logiques de fonctionnement. Usant de voies détournées, les autorités gaullistes ont pu inspirer, remodeler, capter à leur profit cette nouvelle vague de films qui ont ainsi donné de la Résistance une représentation difficilement contestable.»
Ainsi la fin des années 50 et les années 60 voit, pour Lindeperg, la «réactivation du modèle héroïque» des résistants; un réactivation qui vient couvrir la période 1947-1957 où l'image de la résistance est crânement abîmée par des réalisateurs comme Luis Saslavsky (La neige était sale) et André Cayatte (Nous sommes tous des assassins). C'est pourtant Henri-Georges Clouzot, qui en 1949, frappe un grand coup avec son film Manon. Transposition du Manon Lescaut de l'abbé Prévost, la légende de la Résistance y prend un coup. Au jeu du cache-cache qui sera donc bientôt livré par la pression et les contrôles politiques pour glorifier la résistance et son Chef, Clouzot impose lui une vision crue et tranchante de la Libération où l'être se perd dans les choix et les compromissions.
Ann.Ledoux donne une analyse précise du film de Clouzot qui pourrait difficilement se résumer mais quand même tentons, par les passions de deux amoureux face à celles plus troubles de l'Histoire. Accusée d'avoir couché avec un allemand, Manon Lescaut (Cécile Aubry) est sauvée par le jeune résistant Robert Desgrieux (Michel Auclair) d'une foule populaire prête à la lyncher. Ils s'échappent à Paris où Léon, le frère de Manon, trempe dans des affaires de marché noir. La France libérée pateauge dans ses contradictions et Robert se fait de plus en plus pressant. Manon demande à Léon de l'éliminer. Mais c'est Robert qui fait disparaître Léon. Retrouvant Manon à Marseille, ils s'enfuient de nouveau, passagers clandestins et passionnés sur un bateau en partance pour la Palestine. À bord avec eux, des Juifs qui veulent retrouver la terre d'Israël. Ce sera le massacre à l'arrivée, tous sont tués par une tribu d'arabes.
Paul Colin, affiche pour Manon de H-G Clouzot (1949)
Pour Ledoux, «avec son réalisme noir, Clouzot se plaçait à contre-courant des tranches de vie plus ou moins romanesques sur la Libération et l'après-guerre. Robert Desgrieux et Manon Lescaut version 1948 ne se soucient ni d'idéologie, ni de morale. Ce tableau d'une société frénétique, née dans le bouillonnement des lendemains de la Libération, vouée à la sexualité et à l'argent, était fort audacieux, sinon scandaleux.».
Il faut voir la séquence de fin du film pour comprendre ce autre scandale qui fit entrer Cécile Aubry dans la légende. Son personnage tranche avec les mièvres figures féminines des films de l'époque. Elle est, comme le souligne encore Ledoux, «un type féminin livré à ses instincts». Ce personnage amoral se débat dans une mise en scène infernale et dramatiquement sombre qui ne cache plus rien mais au contraire tente de dévoiler ce pire chez l'homme. C'est le film noir d'une libération qui n'aura pas lieu.
«Remplaçant la Louisiane de l'exil par la Palestine, Clouzot montra, avec une violence insoutenable, le massacre des juifs émigrés clandestins par les Arables du désert. Il ne se préoccupait d'ailleurs ni de politique, ni du problème de l'État d'Israël. Ce massacre fut pour lui le dernier épisode d'une passion fatale, charnelle, s'achevant dans la mort et une scène de nécrophilie amoureuse à laisser le spectateur pantois.»
Henri-Georges Clouzot, extrait des scènes finales de Manon (1949)
Clouzot montre tout et désembellit, pour ne pas dire dé-couvre, la légende de la Libération. Il la montre et présente les acteurs de cette histoire comme de nouveaux Orgon. On pourrait ici voir un écho de ce personnage du Tartuffe superbement mis en scène par Braunschweig en 2008 à l'Odéon. Orgon y devient une sorte de jouisseur qui se laisse mener et voit s'installer le malheur de sa famille comme Néron voyait brûler Rome.
«Il est avec le ciel des accommodements», autre vers célèbre de Tartuffe qui semble résumer cette après-guerre où beaucoup se sont arrangé de cette comédie entre farce et drame. Comme Molière, Clouzot dessine pour mieux tailler dans le vif de la nature humaine. Et contre l'impératif tartuffien de «couvrir ce sein», la séquence finale de Manon est un pied de nez sublime et terriblement provocateur pour l'époque. Le réalisateur de La Vérité (1960) ne l'aura jamais tant approché que dans son analyse d'un couple qui bascule à l'image d'une époque qui a parfois trop bien voulu escamoter la réalité...
Eugène Delacroix, La liberté guidant le peuple, 1831 (où l'on apprend qu'en 1999, lors d'un voyage vers le Japon avec escale dans le Golfe, les seins de la femme personifiant la Liberté furent cachés...)
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(1) (La Résistance rejouée. Usages gaullistes du cinéma, in: Politix. Vol. 6, N°24. Quatrième trimestre 1993. pp.134-152)
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(1) (La Résistance rejouée. Usages gaullistes du cinéma, in: Politix. Vol. 6, N°24. Quatrième trimestre 1993. pp.134-152)