Qu'est-ce que je peux faire...



Dans une célèbre séquence de Pierrot le Fou (Godard, 1965), Anna Karina sublime l'ennui moderniste, et la phrase cultissisme qu'est-ce que je peux faire, je sais pas quoi faire est devenue involontairement peut-être, un mantra qui pourrait signifier ce spleen du XIXe et cette insatisfaction permanente de la répétition...




Elle rappelle bizarrement une oeuvre plus récente de la vidéaste brésilienne Cinthia Marcelle qui filme en 2007 un camion de pompiers tournant en rond et dont la lance à incendie pointe vers le centre d'un cercle dessiné par cette rotations sysiphienne. Fonte 193 peut nous renvoyer par le jeu du marabout à l'oeuvre magistrale de Alÿs, Zocalo, Mexico D.F. (1998), un documentaire de douze heures qui suit la progression de l'ombre d'un drapeau sur la place du Zócalo à Mexico City.

Ici le déplacement, l'errance, la répétition sont vus comme autant de motifs sculpturaux et artistiques faisant dire à Hamish Fulton (cité par Thierry Davila) «qu'il ne peut y avoir de travail artistique sans marche: No Walk, No Work». Ainsi la figure du marcheur, du flâneur qui explore les espaces libres de la ville, revient en mémoire. Le flâneur comme explorateur mais aussi comme révélateur. Dans son livre Le flâneur et les flâneuses: les femmes et la ville à l'époque romantique, Catherine Nesci souligne que Walter Benjamin, dans son introduction à Paris, capitale du XIXe siècle, faisait une nouvelle analyse du mot fantasmagorie.


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Francis Alÿs, photogramme de Zócalo (Mexico City, collaboration with Rafael Ortega), 1999


Benjamin revisite ce que le XVIIIe avait décrit comme «l'art de faire apparaître des spectres par le moyen d'une illusion d'optique» pour signifier «l'ambiguïté des représentations historiques du XIXe siècle [...] fantasmagories de la ville familière à travers laquelle la foule interpelle le flâneur, chez Baudelaire [...] fanstamagorie de l'espace dans la transformation du Paris du second Empire par Hausmann» (Nesci) Cette longue liste de fantasmagories décrites par Benjamin se voient ajoutées de celle de l'Histoire qui «accomplit toutes les autres par l'idée du progrès et le culte du nouveau».

Pour Benjamin, la fantasmagorie de l'Histoire est celle de la répétition, «de l'éternel retour du même». Nesci souligne encore que Benjamin cite L'Éternité par les astres (1872) d'Auguste Blanqui. Dans ce livre le révolutionnaire socialiste, tel un véritable fanstamagore, «s'adresse à ses contemporains comme à des apparitions spectrales pour développer sa vision des répliques illimitées de l'être humain: <le nombre de nos sosies est infini dans le temps et l'espace. [...] L'éternité joue impertubablement dans l'infini les mêmes représentations>».

Ainsi il faudrait voir dans la vidéo de Marcelle, comme acte répétitif, une fanstamagorie de l'Histoire. Une marche éternelle et mimétique... qui fera dire à Benjamin que la modernité est celle «du monde dominé par ses fantasmagories» où le nouveau n'est qu'illusion alors que la modernité chez Baudelaire c'était justement le contraire, l'alliance du nouveau et de l'ancien.


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Installation view of "Francis Alÿs: Fabiola" at the National Portrait Gallery, London (via soiseeso)