juin 2010 Archives

Foals Miami, Sahara, le corps-désert


Foals est un groupe anglo-saxon qui tend aux extrêmes comme le montre deux de leurs récents clips Miami et Spanish Sahara.
Dans des plans que n'aurait pas renié Sergio Leone, Miami (dir. Dave Ma) est une espèce d'ode aux corps et aux recoins ensoleillés de la ville-phare floridienne. Toute la superficialité des clichés américains y est présente mais il ne faudrait surtout pas s'y tromper. Ici le leurre se devine dans les paroles leitmotif de la chanson: would you betray me or save me, save me from you... Les images trahissent donc bien plus que la fascination de l'éternelle forme et de la jeunesse immortelle. Elles montrent un monde curieux de dupes; de femmes qui ressemblent à des hommes et des hommes qui voudraient être des femmes. Cette quête d'un corps-autre fascine et le réalisateur filme au plus près des chairs et des muscles, des maquillages et des talons. Il y a à la fois de l'envie et de l'overdose. Le rythme lent des plans fait surgir un défilé de genres à la limite du freak show. C'est peut-être qu'ici l'humain, et ses imperfections qui le définissent, sont loin et que sous le soleil la lutte est une survie épuisante... jusqu'à cette apparition d'un sugardaddy à la limite du deus ex-machina et qui, d'un souffle féerique, ramène la paix rebondissante dans les ménages. On saute en l'air pour ne plus toucher terre, le paradis est à quelques coups de bistouri et trente pompes de plus. 



Cette naïveté presque romantique se retrouve dans une critique-trouvée sur YT, «if Foals are god, then i believe!» (si les Foals sont dieu, alors je crois!) à propos de leur clip Spanish Sahara également dirigé par Dave Ma. Un désert espagnol en forme de château en Espagne puisque c'est une plaine blanche qui fait figure d'un irréel Sahara enneigé. Un corps lointain s'y balade sur des plaques gelées qui ont dues visiblement en emprisonner d'autres. Notons également cette opposition entre un corps géant (le visage en gros plan du chanteur Yannis Philippakis) et ce même corps entier mais ridicule à l'échelle d'une nature infinie de dunes. Il s'agit aussi d'une lutte éternelle puisque la notion de cycle nous est permise si l'on comprend la suggestion de cet homme-micro qui sort des eaux une Vénus cochonnesque sous plastique (tiens!). On retrouve encore la poudre bleutée-Klein qui semble être le lien entre la Floride et ce désert glacé où tout est mort ou en sursis. Serait-ce donc les rives d'un Styx que l'on a toujours imaginé bouillonnant de chaleur ou celles du désert Tartare exil d'un Sisyphe des temps modernes?

Il y a dans ces deux clips le corps de la mythologie et dans les reliquats sonores d'une influence math rock (Yannis Philippakis a fait partie de The Edmund Fitzgerald libellé comme tel) toute la rythmique complexe héritée des mesures asymétriques. Dave Ma signe deux mini-métrages (on peut aussi penser les vidéo-clips comme des bourgeons de films) qui sont comme des objets phénoménologiques. Des intuitions s'y cachent et s'y révèlent, comme des apparitions.

Celle des corps-mythologiques, des métamorphoses (Miami) et de l'humanité bannie par les Dieux (Spanish Sahara). Ces corps-mythologiques en appellent d'autres dans la mystique du vidéo-clip. Dans Change of Heart (dir. Filip Nilsson), The Golden Power, un duo d'hercules Hongrois (Sandor Vlah et Gyula Takaes), transcendent la gravité sur l'air d'El Perro Del Mar. Ces Castors et Pollux de cabaret deviennent des statues antiques dorées qui prendraient vie dans un jeu de figures acrobatiques et mathématiques quasi-irréalistes. Les deux «terronautes» appréhendent l'apensateur comme des demi-dieux qui feraient pâlir d'envie les musclors de Miami. C'est aussi lent et aussi éloigné que les points de vue de Dave Ma. La caméra cherche la performance mais le cadrage nous montre autre chose. Des corps réels mais éloignés et qui ne peuvent pas exister ailleurs que sur scène. Comme si l'image fabriquait à la fois le leurre et le modèle.



Celle de corps-déserts enfin qui ne sont pas totalement des corps vides ni des corps zombies. Plutôt des corps-vampires qui aspireraient les canons de la perfection de notre époque jusqu'à les exagérer ou les épuiser.
Les corps des body-builders (littéralement fabriquants de corps, comprendre aussi ouvrier du corps) se gonflent d'une fausse vie, d'une musclette de parade. Ceux des vampires sont vides pour ne palpiter que lorsque le sang chaud les rassasie. Ces corps-déserts peuvent se voir comme des terres en friche dont l'absence de vie ne veut pas dire qu'ils résonnent creux. Ils sont simplement des corps-cintres, des contenants pour tout et pour rien.

Dans la série True Blood (Alan Ball) au générique évocateur, il est question de vampires qui coexistent avec des humains mais aussi de shapeshifters qui peuvent prendre toute forme animale. Leur corps redeviennent leur définition primaire, celle de l'enveloppe. Mais comme le désert s'anime et mue aux moindres souffles, l'enveloppe à sa vie propre. Le corps-désert est comme une machine, l'air du temps lui donne sa forme. Du suintement hyper-sexuel des bayous aux alentours de la Louisiane à la comédie des corps de Miami, les métamorphoses suivent les rêves et les envies. La typographie des titres du générique de True Blood évoque cet étirement. La langueur de la métamorphose des corps-déserts souligne cette chaleur du sang qu'évoque si bien Irène Némirovsky. Celle des instincts qui se libèrent comme si les machines ne voulaient plus être simplement des marionnettes...



C'est peut-être lire beaucoup dans quelques clips. Ou pas. Ne pas oublier cependant que depuis le scopiton, on a heureusement oublié d'illustrer bêtement une musique. De même que la musique accompagnait simplement les films muets pour en souligner les tensions, le corps du film et celui de la musique se sont libérer de leurs mutuelles révérences pour atteindre une autonomie qui ne cesse de dialoguer avec celle de l'autre. Tant mieux.