B&P&Gareth

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Anonyme, Portrait de Gustave Flaubert (c.1846). Voir l'histoire amusante de cette photographie rarissisme du romancier qui a le plus voulu échapper aux photographes!


Bouvard et Pécuchet est un roman posthume de Gustave Flaubert qui raconte les déboires de deux copistes (François Bouvard donc, et Juste Pécuchet) dans la France d'un XIXe presque déclinant.
Se rencontrant par hasard dans un parc, les deux hommes réalisent qu'ils ont en commun d'être copistes et d'écrire leur nom dans leurs chapeaux. S'ensuit une amitié qui va s'enrichir d'un héritage et d'une tentative (très à la mode!) de vouloir vivre de leurs productions par l'achat, grâce au dit héritage, d'une ferme normande. Bien sûr on ne se proclame pas agriculteur comme ça et l'entreprise échoue malgré tous les manuels d'exploitations agricoles lus et relus par Bouvard et Pécuchet.
Qu'à cela ne tienne, les deux copistes ne veulent pas mourir idiots (hélas!). Ils vont donc alternativement s'intéresser à d'autres thèmes et écumer les sciences molles et dures (jusqu'à la magie et la gymnastique!) par des tentatives crypto-intellectuelles toutes vouées plus ou moins au même sort; leur bêtise les privant de méthodes et de logique.

À Edma Roger des Genettes en août 1872, Flaubert écrivait: « C'est l'histoire de ces deux bonshommes qui copient, une espèce d'encyclopédie critique en farce. Vous devez en avoir une idée? Pour cela, il va me falloir étudier beaucoup de choses que j'ignore: la chimie, la médecine, l'agriculture. Je suis maintenant dans la médecine. - Mais il faut être fou et triplement frénétique pour entreprendre un pareil bouquin! » C'est en effet à la bêtise de ses contemporains que Flaubert s'intéresse. Une sorte d'idiotie docte qui agace le romancier au plus haut point et lui fait dire « Je sens contre la bêtise de mon époque des flots de haine qui m'étouffent. Il me monte de la merde à la bouche, comme dans les hernies étranglées. Mais je veux la garder, la figer, la durcir. j'en veux faire une pâte dont je barbouillerais le XIXe siècle, comme on dore de bougée de vache les pagodes indiennes. » (à Louis Bouilhet, 30 Sept. 1855)

Cette «pâte dure» ce sera d'abord les mésaventures de nos deux copistes, mais aussi une oeuvre inachevée (et pour cause!), Le Dictionnaire des Idées Reçues qui faisait également l'appendice du Bouvard et Pécuchet. Sous forme encyclopédique, Flaubert y répertorie toutes les imbécilités nées de l'ignorance sage et de l'absence de réflexion.
C'est d'ailleurs à cette entreprise encyclopédique toujours d'actualité auquelle s'attaquent les artistes Gareth Long et Derek Sullivan qui ont décidé d'illustrer le Dictionnaire de Flaubert. Tels deux copistes-traducteurs contemporains, ils réalisent des performances productives dont la dernière en date avait lieu à Printed Matter le 11 Décembre 2009. Cette date coïncidait aussi avec la sortie d'un livre de 228 pages couvrant les lettres ABC de leur Illustrated Dictionnary of Received Ideas.


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Gareth Long, hand-drawn proposal for the Dictionary of Received Ideas' dust jacket, 2009


Pour ces performances, Gareth Long a crée un meuble-sculpture qui peut faire penser aux causeuses du grand siècle puisqu'il s'agit d'un vis-à-vis mais c'est surtout un bureau-pour-copistes (Desk for Copying) qui s'inspire directement de Bouvard et Pécuchet.  Long a réalisé plusieurs versions de ce bureau, chacune prise comme un modeste  monument-hommage «aux clichés bourgeois, à l'amitié, l'amateurisme, et le potentiel; aux échecs de la connaissance totale, de l'autorité; et aux livres comme lieux de connaissance». Bref un hommage à l'esprit flaubertien d'une certaine manière et à l'idiotie comme méthode intelligente de travail (merci Payam!).


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Gareth Long, Bouvard et Pécuchet's Invented Desk for Copying, 2007-2009 (diverses versions)


Long continue d'ailleurs de faire l'idiot intelligent et de s'intéresser à la traduction d'un support à un autre, d'une forme de fiction à une autre en perdant délibérément en chemin ce qui faisait l'essence de l'originale et qui ne devient plus qu'un élément de prétexte dans sa forme mutogène. Il en est ainsi de son project de vidéos-solides (Video Solid) où des photogrammes de films sont traduits en sculptures par une imprimante 3D (rapid-prototyping). Où encore dans ses livres sans-titre (Books Untitled), le simple frottement au papier de verre (un effet de ponçage qui n'est pas sans rappelé la technique des scribes-copistes du XIIIè siècle!) permettant d'effacer -et donc de rendre sans-titre- les ouvrages d'auteurs prolixes tels J.D. Salinger.


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Gareth Long, Books (untitled), 2008


Ces astuces conceptuelles restent d'amusants hommages aux années 70 avec le petit plus de l'esprit Pif gadget qui en font des pièces propres à notre XXIe siècle nostalgique et ré-interprétatif ou la re-visitation faussement révérencieuse est devenue une attitude véritablement interrogatrice des formes «antiques» de la modernité.


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