août 2009 Archives

Typographica

Pour poursuivre d'une certaine manière sur l'édition et les prises de risques, l'excellente rétrospective Typographica à la Kemistry Gallery à Londres du 11.09 au 31.10 2009. Le fondateur de la revue Eye, Rick Poynor, est le commissaire de cette exposition qui se déroule dans le cadre du London Design Festival.
La revue Typographica fut fondée en 1949 par Herbert Spencer et est devenue depuis légendaire. Vrai marqueur de la moitié du XXè siècle, la revue mise en forme par Spencer fut le théâtre de toutes les expérimentations à la fois visuelles et techniques.

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pour la bagatelle de 4000USD, vous pouvez vous 'offrir' la collection complète des 16 numéros de Typographica, publiés de Juin 1960 à Décembre 1967 et imprimé chez Lund Humphries (info: modernism one o one)


Les Collections de Georges...

On trouve parfois sur le web et chez les bouquinistes des collections fascinantes. Ainsi sur le site Edition Originale, un passionné de romans noirs présentent entre autres les couvertures photographiques des romans de Georges Simenon, celles plus illustratives de la collection belge Le Jury et celles des aventures du petit Nicolas (cherchez l'intrus!).

Balayant plus de 20 ans de culture éditoriale, la sélection non exhaustive faite par le webmestre d' Edition Originale - Achevé d'Imprimer permet de survoler les évolutions en terme de conception et de fabrication, d'inventivité typographique et de sagesse du genre...

Une couverture de livre doit à la fois évoquer et faire envie. Elle est aussi l'emblème d'une collection et suit le cadre mis en place par le graphiste des éditions (format, choix typo, logo, etc.) Se déclinent alors des variations visuelles sur le même thème.


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Ainsi, si on regarde les couvertures des premières nouvelles de Simenon publiées dans l'hebdomadaire Police-Film de1938 à 1941, on y recense un florilège des caractères typographiques d'usage à l'époque: de la typique art-déco (voire 'cassandresque') à la typo de série B en passant par la scripte c'est presque un échantillon de spécimens souvent tous des re-visitations ou des inspirations du catalogue Deberny & Peignot ou peut-être de celui américain de la fonderie American Type Founders Co. fort prolifique dans les années 30-40.

Les images, elles, oscillent entre photo-montages et illustrations dramatisantes. Le noir et blanc, certainement plus économique en période d'occupation, sied parfaitement à la description visuelle d'histoires policières et mystérieuses. Ce sont de véritables mise-en-scène qui prennent place sur le format unique (18 x 27 cm) de la revue Police Film (baptisé finalement Police-Roman dès décembre 1938).

Si Simenon publie des nouvelles à l'hebdomadaire Police-Roman, dès 1931, Arthème-Fayard édite ses romans. La maquette de cette série reste inchangée, la couverture joue la sobriété: le titre, dans un caractère futuresque sans doute crée spécifiquement pour la série, se superpose à une photographie évocatrice ou non. Le simple rapport entre le texte et la photographie suffit d'ailleurs. Qu'il soit efficace ou pas importe peu, il s'agit surtout de coller le plus à l'ambiance évoquée dans les romans quitte à être dans l'excès (Le Pendu de Saint Pholien) ou dans le documentaire (Pietr-Le-Letton).


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Arthème-Fayard poursuivit sa collaboration avec l'écrivain belge. De 1933 à 1934 la maison d'édition publie de nouvelles enquêtes du commissaire Maigret pour 6 Fr. La photographie est remplacée par des illustrations de Bécan en noir sur fond coloré. On s'éloigne de l'ambiance film-noir et la maquette très (trop?) fonctionnaliste annonce sèchement la série sans vraiment de surprises. Une fois le principe compris on ne s'étonne plus vraiment des vignettes illustratives qui viennent simplement souligner le titre du roman.



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À partir de 1934, Georges Simenon est publié chez Gallimard dans la prestigieuse collection Blanche dont l'histoire se mêle à celle de la Nouvelle Revue Française (son logo archi-célèbre sera d'ailleurs revu et redessiné par Massin en 1958).
Revue littéraire fondée par André Gide en 1908, la NRF rentre dans le giron de la maison Gallimard alors dirigée par le puissant et avisé Gaston Gallimard qui, à partir 1911, décide de se laisser créer une 'collection' qui publierait les auteurs révélés par la revue ou écrivant dans celle-ci. Les Editions de la NRF ou La Blanche comme on la surnomme donc (1) sont nées.

Un choix formel fort pour les couvertures de la collection soulignait l'exigence des dirigeants de Gallimard qui veulent en faire leur figure de proue et le bastion des plus grands auteurs français du XXè (même si Gide rata le manuscript d'À La Recherche.. de Proust en 1913! Erreur rattrapée en 1917 par Gaston Gallimard qui piqua le grand Marcel aux Editions Grasset, la guerre entre les deux maisons fait depuis rage...).

Les couvertures sont donc d'une perspicace et efficace simplicité et traitées uniquement typographiquement (2). Selon la collection, le liseré se double ou se triple et change de couleur; c'est la cas pour la coll. NRF Essais crée et dirigée par Eric Vigne depuis 1988 et qui opte en même temps pour un papier de couverture gris souris. La typographie de titraille reste une garalde (probablement la Kepler ou la Bodoni Roma qui s'étend ou se resserre au gré des titres de la collection) d'un rouge vif qui ne se dément pas.

Evidemment copié ou imité (voir illus. a), le style de la Blanche est devenu un gage de qualité faisant dire à Gaston Gallimard: " si le lecteur attache de l'importance à la qualité du livre, qu'il débourse donc la somme nécessaire pour faire l'emplette d'un tirage de tête!" (3).


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illus. a

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illus a.



La série des romans de Simenon publiés entre 1934 et 1944 couvre alors le spectre des mutations de la Blanche et de ses avatars colorés ou étoilés. Le cadre célèbre passe du noir au vert, la typo se mécanise et malgré l'occupant les romans continuent d'être imprimés (4).

1934, en pleine affaire Stavisky et dans un climat délétère, la Blanche se met à la couleur pour l'homme-à-la-pipe. Couleur de l'espérance et des communistes antifascistes, le 1 et le 2 de Simenon ne dureront qu'une année littéraire, tristement au diapason d'une Europe perdant peu à peu ses illusions de paix.

Reprenant le format et la mise en page originale, la série des Simenon publiée en 1935-37 réduit l'auteur à son nom, comme une marque. Le titre de l'ouvrage reste le seul à porter du rouge tandis que des règles de séparation épaisses et noires viennent 'cadrer dans le cadre', étouffant trop la couverture. Et comme si cela ne suffisait pas, les textes (titre, auteur, éditeur) perdent leurs italiques et restent majuscules créant paradoxalement une monumentalité un peu curieuse.



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Plus bavardes en signes annexes, les couvertures aux étoiles des années suivantes semblent cantonner les romans populaires de l'homme-à-la-pipe au rang de décoration littéraire. On quitte le classicisme épuré des auteurs 'sérieux' pour rentrer dans un genre de folklore qui pourrait faire passer Simenon pour un auteur américain typique (en dépit de ses voyages et son goût pour les accessoires de cowboy, Simenon reste pourtant le belge le plus connu après Tintin).


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Georges Simenon à Tuscon, en 1947




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Malgré tout, la patte, le style Gallimard demeure; le passage au noir et vert dès 1940 atténue le petit effet Barnum. Le choix des couleurs satisfaisant peut-être au passage l'occupant allemand avec lequel il s'agit désormais de jouer un jeu dangereux de dupes (5). Les étoiles restent donc même si ceux qui la portait à l'époque disparaissent radicalement...


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Finalement en février 1944, Le Rapport du Gendarme, fait son entrée dans le Panthéon des Lettres Françaises. Plus d'étoiles chichiteuses et de couleurs démodées (la guerre s'achève...), le double cadre noir et rouge adoube l'écrivain le plus prolixe de sa génération que l'on n'appelera plus désormais que par son patronyme de Simenon...



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(1) ce surnom fait "référence aux couleurs revêtues par la plupart des premiers volumes brochés publiés par la maison d'édition, dont les couvertures étaient de couleur crème et non jaune paille comme aujourd'hui. La maquette retenue détonait dans les rayonnages des librairies où dominait une titraille noire sur fond jaune" (voir ici)

(2)
rares sont les illustrations qui viennent se rajouter dans le cadre de la Blanche, seul le coffret des Histoire(s) du Cinéma de Godard en 1998 ose logiquement l'ajout d'une photographie.

(3) La typographie du livre français / Sous la direction d'Olivier Bessard-Banquy et Christophe Kechroud-Gibassier, Presses Universitaires de Bordeaux, 2008

(4) lire la très bonne biographie de Pierre Assouline, Gaston Gallimard, un demi-siècle d'édition française


(5) lire encore de l'excellent Pierre Assouline, L'épuration des Intellectuels (voir ici)