juillet 2009 Archives

La Disparition

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delon_dior.jpgDelon revu par Dior, 2009


La dernière campagne publicitaire pour le parfum Eau Sauvage de Dior est intéressante non pas pour l'idée habile de choisir un Delon jeune et magnétique mais pour ce choix de la photographie de Jean-Marie Périer. Portrait sombre et solaire de l'acteur dans sa trentaine (époque bénie de La Piscine et du Samouraï), l'image, prise en 1966, tombe à pic pour célèbrer l'anniversaire de la création d'Eau Sauvage par le nez de la maison Edmond Roudnitska.

La pose nonchalante rappelle le personnage de Tancrède dans Le Guépard de Visconti. Le noir et blanc souligne encore un peu l'image alors sulfureuse d'un Delon aux amitiés connues dans le Milieu. Tout cela sied à merveille au slogan particulier de ce parfum: "Méfiez-vous de l'eau qui dort".

Ce n'est pourtant pas vraiment de l'eau dont il faut le plus se méfier. Car à y regarder de plus près et comme l'a souligné Le Parisien, l'image n'est pas celle d'origine. Il y manque un élément-clé qui n'a plus droit de citer dans notre belle époque du soit-disant politiquement correct.


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Jean-Marie Périer, Alain Delon, 1966


Observez le cadrage qui se resserre plus sur le visage. C'est un parti-pris. Discutable certes mais décisif. Ce cadrage vient démasquer la retouche néo-stalinienne (1).
Quid de la cigarette? Quid ce cet élément essentiel à la panoplie du beau gosse ténébreux qui flirte avec la voyouserie? Dégommée. Littéralement. Delon profite au passage d'une petite manucure, histoire, j'imagine, de faire plus nickel-image-de-l'homme-Dior.

Cette masque-rade est la conséquence idiote de la fameuse Loi Évin (2) qui interdit strictement la publicité, même indirecte, pour les alcools et le tabac. Une prohibition frisant l'ânerie et l'hypocrisie et qui court le risque en permanence de réitérer les dégâts d'une autre interdiction célèbre aux États-Unis dans les roaring 20s-30s.

Cette disparition pose encore la question de la véracité des images que l'on nous bombarde. Sans mentionner dans ce cas précis celle de la propriété intellectuelle. Et bien sûr celle de la retouche. Ce geste ancien (rappelons-nous les révélations faites lors de la restauration du tableau de Véronèse, Les Noces de Cana), flirte souvent avec la volonté supérieure de masquer, enlever, nettoyer et donc resignifier une image. Déjà le droit romain avait prévu la possibilité pour le Sénat (3) de "diviniser" à titre posthume un ancien dirigeant. Le Sénat avait également le droit de faire disparaître dans les limbes de l'oubli le dit dirigeant. Cette dernière manoeuvre portant alors le doux nom de memoria damnata.

La Révolution française effaça ainsi des frontons tout signe de l'Ancien Régime. Plus près de nous, les sculptures massives de Saddam Hussein ont été détruites ou défigurées pour bannir à jamais de la mémoire collective le souvenir de l'ex-tyran. Signe inverse, le dirigeant coréen Kim Jong Il n'a jamais paru aussi 'jeune' que sur ses récents portraits officiels qui font curieusement écho à celui célèbre de Dorian Gray.


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(3)



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Kim Jong Il, portrait officiel, c. 2000



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Le 5 mai 1920 Lénine tient un discours sur la place Swerdlow à Moscou devant des unités de l'armée rouge. Un photographe inconnu réalisa ce cliché, sur lequel nous apercevons Trotzki et Kamenew sur les escaliers de l'estrade. (© texte/ Arte)


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Le même cliché où magiquement Trotski et Kamenew ont disparu. Méliès n'aurait pas fait mieux!


On 'arrange' donc l'histoire et dans ce jeu de dupes, c'est vraiment Staline qui aura su le mieux tirer parti de cette technique. Les retoucheurs du petit père des peuples se mettaient à l'oeuvre et les anciens favoris disparaissaient alors, comme par magie, des tribunes officielles. Une magie qui a permis notamment d'escamoter Trotski et Kamenew d'une photographie où on pouvait (originellement!) les voir aux côtés de Lénine (4).

La délicatesse faite à Delon de le rendre 'non fumeur' est-elle du même ordre que les photographies retouchées de la grande époque stalinienne? Certes non, ces images ne font pas partie du même régime. Chacune souligne pourtant à sa manière (ou plutôt à la manière dont elle est transformée) la frontière fragile entre ce que l'on montre et ce que l'on cache. Entre l'offense faite au photographe et aux personnes photographiées. Entre la révélation du manque et le mensonge visuel.

Ces images retouchées deviennent de facto de 'nouvelles' images qui seraient nées d'un palimpseste curieux. Elles disent à la fois le trucage et un nouveau message. Dans le cadre de la loi Évin évidemment, on ne compte plus les images trafiquées pour faire perdre la pipe à un tel et la cigarette à tel autre. Les retoucheurs se transformant alors en Jésus de pacotille capable de changer le vin en eau!

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Pour l'exposition de 2005 sur Sartre à la Bibliothèque Nationale de France, une affiche et un catalogue furent produit où le célèbre cliché de Lipnitzki-Roger-Viollet fut retouché pour faire disparaître la cigarette de l'écrivain.


P975162D899673G_apx_470__w_ouestfrance_.jpgCeci n'est pas une pipe!
L'affiche de la rétrospective Tati à la Cinémathèque Française. La pipe a été remplacée par un zigouigoui jaunasse transformant totalement la silouhette de Monsieur Hulot.


lemonde_sartre014.jpgL'article très éclairant de Laurent Greilsamer (Un monde dénicotinisé, 22 Mars 2005, Le Monde) permet de définir les limites d'une Loi Évin qui devient inique lorsqu'elle flirte avec la censure. Nous en rediscuterons notamment à propos de l'autre campagne Dior sur Lady Noir... (merci Olivier Sadoul)


La retouche ne peut finalement se réaliser qu'avec des images déjà faites. C'est logique et ce n'est jamais un hasard. Cette manipulation perverse qui en dit long sur l'aura et le respect des images (nous en reparlerons) fait aussi penser que dans une société de plus en plus schématique et visuelle il faut redoubler de vigilance. Le vrai et le faux ne sont que des postures certes, et toute image peut à peu près dire ce qu'elle veut. Mais c'est cette facilité qu'il faut justement éviter. Les images-à-tiroirs doivent rester une volonté et non un défaut ou un ordre.



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(1) Pour maintenir son pouvoir, Staline repris la méthode connue du Damnatio Memoriae qui bannit de la mémoire collective le souvenirs de certains. Ainsi le fidèle Trotski tombé en disgrâce fut-il d'abord radicalement effacé des clichés officiels pour finalement disparaître corps et biens d'un coup de pioche mercaderien!

(2) La loi Évin du nom du ministre de la Santé de Mitterrand fut promulguée en 1991, elle interdit entre autres toute propagande ou publicité directe ou indirecte en faveur du tabac (sauf aux enseignes des débits de tabac, sous conditions) ainsi que toute distribution gratuite ou promotionnelle, ou toute opération de parrainage liée au tabac.

(3) Lire pour en savoir plus l'excellent livre d'Eric R. Varner, Mutilation and Transformation, Damnatio Memoriae and Roman Imperial Portraiture, Brill 2004.

(4) Revoir à ce propos l'excellente exposition Bilder, die lügen, Les Images trompeuses (Bonn, 2005)



La 53e!

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Cette année la Biennale de Venise, dont le commissaire est l'excellent Daniel Birnbaum, surfe sur le thème Fare Mundi (Making Worlds, Faire des Mondes). Les polémiques agitent déjà celui (le monde) de l'art, il faut pourtant visiter et voir et se frotter à ce 53e opus au thème archi-ouvert et collectif. Les oeuvres sont le plus souvent des commandes réalisées pour la Biennale ce qui fait souffler un air de jamais vu surprenant.
Efficace aussi le choix des graphistes de Design Lab, un studio suédois, qui revisite la méthode Paul Rand et offre un jeu de lego simple comme ces bidules colorés avec lesquels enfants on construisait (et refaisait) des mondes inconnus. Ici ce sont les signes/symboles des drapeaux du monde qui se déconstruisent et deviennent des modules indépendants qui peuvent se réagencer dans une métaphore ironique du global village. Alors graphisme ou oeuvre, that is the question!


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Super été!

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Enfin la mise à jour de la plateforme www.supercontinuum.eu, bonne visite et merci à Pompom, Jawad, Julie, Loïc, Davidov, Christelle et Lucille!

Passez tous un bel été... ci-joint des pistes de lecture pour farnienter à la plage ou entre deux assiettes frites/steak et un plat du jour; entre le voir et le spectacle, l'invisible et un Freud pas comme les autres, entre du dessin éveillé et la curiosité du détail à vous d'enrichir ce 'bestiaire livresque' !


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