Esther Teichmann est une artiste-photographe germano-américaine qui poursuit actuellement son PhD au Royal College of Art. Pour elle la photographie permet de crée des images empreintes d'une théâtralité à l'ancienne qui rappelle ces daguérotypes chers à Benjamin.

Esther Teichmann, Mythologies, 2008 (hand tinted C-Type, 40x50 inch)
En 1839, dans la revue
l'Artiste (1), le critique Jules Janin évoque pour la première fois de manière visionnaire la question de la reproduction mécanique (plus tard admirablement théorisée par W.Benjamin). Il y est d'abord question d'une machine-à-reproduire, le Diagraphe-Gavard (2) qui permet "par la main d'un enfant sans expérience" de reproduire tous dessins y compris les plafonds "obéissants" de Versailles. Gavard s'est inspiré du Pantographe inventé au XVIe siècle par Scheiner et ces machines préfigurent le daguérotype dans cette 'magie' (manuelle pour l'un et chimique pour l'autre) du miroir idéal et de la "mémoire fidèle".

Charles Gavard, Jules Janin, Galeries historiques de Versailles, [gravées sur acier par les meilleurs artistes français et étrangers, avec un texte explicatif par M. Jules Janin. Ouvrage publié par Ch. Gavard]. (1837-1841)
Second tirage de l'édition originale sur beau papier vélin demi-jésus à grandes marges. Un des 16 volumes de cette collection monumentale sur le chateau de Versailles commandée par le roi Louis-Philippe et parue en 300 livraisons. L'ouvrage fut entièrement executé à l'aide du diagraphe inventé par Mr. Gavard, capitaine du corps royal d'état-major.
Chez Treutel et Wurtz, Archives des Découvertes et des Inventions Nouvelles (faites dans les Sciences, les Arts et les Manufactures, tant en France que dans les Pays étrangers), 1830vous pouvez télécharger gratuitement cet ouvrage en cliquant ICI 
Sorenson's engraving pantograph Fig. No. 27, 1867, (cropped to just the image of the Pantograph)
L'histoire de l'art, Barthes et les pratiques ont prouvés que la photographie, en bonne descendante du daguérotype, n'est pourtant pas uniquement ce miroir charmant à reproduire instantanément les choses aimées. Et la mécanisation même si elle reproduit les images jusqu'à épuisement de leur aura individuelle, a le mérite d'avoir ouvert un champ d'expérimentation dont Teichmann est l'exploratrice.
Tout comme Jürg Lehni et sa machine
Hektor (3-4-5) qui se réapproprie les vertus du Pantographe dans une interrogation du rôle du graphiste à l'âge de la machine-qui-pense (souvent par défaut),

(3)

(4)

(5)
toutes les images sont copyright Jürg Lehni et accessibles sur son site où vous saurez tout de ce curieux Hektor, The Spray-Paint Output Device.
ou comme Xavier Veilhan qui 'reproduit' le Lion (6) avec les technologies
les plus contemporaines de la captation en 3D ; Teichmann utilise la
photographie comme machine-à-capturer et reproduire les figures
familiales mythologiques tout en parasitant ce modèle frigorifique.
Frédéric Auguste Bartholdi, Le Lion de Belfort, cuivre martelé. Place Denfert-Rochereau, XIVe arrondissement de Paris (1872-1979)

(6)
Xavier Veilhan, Le Lion de Veilhan, 2005 (ici Place Stalingrad, Bordeaux)
En réinterrogeant même la notion de miroir que j'évoquais précédemment, la série
Silently Mirroed (2005) est ainsi une théâtralisation des proches (mère, père) d'Esther Teichmann. Les corps sont démystifiés pour ne devenir que des monuments paradoxalement objectifs des figures parentales.
Cette théâtralisation se retrouve dans le série
Mythologies ou travail manuel et exagéré sur la couleur, semble évoquer ces images romantiques du milieu du XIXe.

Esther Teichmann, Mythologies II, Hand tinted, 40x50 inch, C-type, 2008

Esther Teichmann, Exuberant Skin IV, 30x40 inch, C-type, 2007

Esther Teichmann, Untitled from 'Stillend Gespiegelt', 30x40 inch, C-type, 2005

Esther Teichmann, Untitled from 'Inward Bound', 30x40 inch, C-type, 2006
Ainsi les images de Teischmann peuvent avoir un côté suranné et nostalgique. Mais c'est à un vrai questionnement de la technique et du rôle de la photographie qu'Esther nous invite. Alors oui, comme le disait Janin, le daguérotype avait cette rage de son époque qui cherchait inlassablement les moyens "de faire reproduire pour nous et à notre place." Mais la photographie de Teichmann emprunte aussi bien à la peinture qu'à la photographie naturaliste. Pas uniquement comme moyens de reproductabilité donc mais surtout comme gestes. Sa photographie n'a pas pour objectif (!) de reproduire-à-sa-place. Comme Veilhan qui revisite la sculpture tout en faisant un clin d'oeil à la figure leonesque bartholdienne de l'insconscient collectif parisien, le travail de Teichmann est un prisme, un outil d'observation et comme tel il n'épuise pas son sujet, il lui donne simplement un autre statut.
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(1) Jules Janin, « Le Daguerotype », in L'Artiste. Journal de la littérature et des beaux-arts, 2e série, tome 2. Paris, 1839.
(2) Merci à Michel Fingerhut pour avoir fait remonter à la surface de ma mémoire cet appareil.