avril 2009 Archives

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Bruce Nauman, Failing to Levitate in My Studio, 20 x 24 inches, black and white photograph, 1966


Dans un article pour le magazine anglais TateEtc, Bound To Fail, Christy Lange explore l'art conceptuel des années 60, période connue principalement pour sa définition de la dématérialisation de l'oeuvre d'art (cf. Lucy Lippard). D'une certaine manière, le modus operandi de cette époque devient donc le procédé plus que le résultat final qui est le plus souvent inexistant, inutile ou raté.

Vos deux projets pour ce second semestre sont les mesures et les démesures et les vies en roses (le pluriel est utilisé sciemment, il n'y a en effet pas une seule façon de concevoir et interpréter ces pistes). Au moment où vos groupes switchent il est amusant de constater le lien curieux qui peut se faire entre ces deux terrains d'exploration.

Nous en avons déjà discuté, les vies en rose sont des sortes d'utopies (voir posts précédents), des démesures de la vie quotidienne si l'on veut. Ce sont des échecs probables comme les tentatives desespérées de Nauman ou, comme le souligne C.Lange, celle fatale de Jan Bas Ader dans sa poursuite du miraculeux (In Search of The Miraculous, 1975). Mais c'est justement cet acharnement à la défaite qui fait que les procédés (documentés) de ces artistes conceptuels sont les plus intéressants. Voir frustrants pour le spectateur.


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Yves Klein, Le Saut Dans Le Vide, 1960


Au-delà du questionnement sur l'espace et le vide, la performance de Klein rue Gentil-Bernard à Fontenay-aux-Roses en 1960 pose elle aussi la question du procédé de l'échec et son rapport à vos deux sujets.
A priori tout nous dit sur cette photographie que l'artiste ne pourra pas s'envoler. L'attraction terrestre est mesurable et tangible, et donc, en gros, il va se casser la gueule. Pourtant non. Dans un geste de démesure qui rappelle la tragédie grecque, l'artiste s'envole et frigorifie le temps, il flotte dessus. Idéalement. Là où Bruce Nauman nous présente la répétition d'un échec, Klein nous propose (entre autres) la tentative d'une réussite démesurée. Et la documente. Pourtant il y a un truc. La photographie est un montage. Klein a bien sauté dans le vide pour le matérialiser, mais il est retombé sur une bâche, invisible sur le cliché. L'exceptionnel n'existe donc pas. Mais le geste oui. Et c'est ce que Klein veut que l'on retienne. Dans ce cas précis, c'est donc bien dans la mesure de la démesure que se révèle une possible vie en rose, prise ici comme instant des possibles.

Il n'y a donc que des échecs relatifs et des vies en roses impalpables si ce n'est pas le truchement de dispositifs ou de règles. Toujours dans son article, Lange cite le duo suisse Fischli et Weiss à propos des règles à suivre pour bien travailler, et donc ne pas échouer (How To Work Better, 1991). Leur célèbre série photographique A Quiet Afternoon (1984) montre pourtant une série d'images qui questionnent l'instant où tout peut (littérallement!) basculer. L'effondrement est une possibilité dans ces installations précaires qui déterminent un espace-temps d'équilibre idéalisé.


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Fischli and Weiss, Quiet Afternoon, 30 x 40 cm, 1984-1985











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Le document photographique fige, encore, l'instant de la perfection dans un assemblage démesurément fragile qui prouve pourtant le contraire. On peut se dire que tout va s'effondrer en cascade, pourtant on veut encore croire à l'incroyable. Et c'est ce nouveau rapport entre les objets que l'on regarde et la pensée qu'ils nous inspirent dans leur dramaturgie cette fois brechtienne (celle du théâtre épique à la Piscator mais surtout celle de la distanciation) qui nous précipite du côté de l'échec comme possible réussite.

Vous avez donc de nouvelles voies à explorer. Gardez à l'esprit que le succès n'est donc pas un but en soi. Et que l'esprit beautiful losers peut être un moyen comme un autre de démontrer les démesures, les mesures ou la possibilité de vies en rose.
Au pire vous pouvez toujours vous en remettre à la méthode prescrite par P.D. Ouspensky dans un livre rappelant vaguement le travail d'Ader et qui propose de résoudre les problèmes de l'univers (In Search Of The Miraculous and the Enneagram). Mais bien sûr les prescriptions de Fischli/Weiss sont certainement plus réalistes... à voir!



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In Search of The Miraculous (1974) est un livre de P.D. Ouspensky, un des élèves et éxégètes de Gurdjieff. Les théories de ce mystique prônaient la recherche de la Quatrième Voie où, en résumé, la vie ne devient réelle que parce que l'on est.



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L'Enneagramme est une carte du psychisme humain basée sur d'anciennes traditions spirituelles et matérialisée par George Ivanovich Gurdjieff, mystique et penseur arménien.


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Peter Fischli and David Weiss, How To Work Better, 1991