Les maux s'animent

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« Il viendra un jour où les images remplaceront l'homme et celui-ci n'aura plus besoin d'être, mais de regarder. Nous ne serons plus des vivants mais des voyants.»
--André Breton




On dit souvent qu'un dessin vaut mille mots, ainsi tous les discours écrits ou parlés pourraient fort bien se résumer en une série d'images. L'écriture arrivant plus tardivement que le dessin (1), l'image a depuis longtemps un avantage certain sur le texte. Et la polémique qui veut qu'il y ait trop d'images pour trop peu de mots n'est pas si récente, même si l'actuel afflux d'informations visuelles tend à faire de notre société une société de l'image.


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empreinte de main obtenue en crachant de la terre sur une main posée contre le mur


Partout l'image règne. Si l'empereur Byzantin Léon III s'attire les foudres du Pape Grégoire II en promulguant un décret interdisant la vénération des images (726 et 730), l'impératrice Théodora rétablit la balance et condamne définitivement l'iconoclasme au Conseil de l'Orthodoxie en 843 à Constantinople. Il n'y aura plus guère que les religions musulmanes pour refuser l'idolâtrie des illustrations humaines de Dieu (2).


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la mosquée est le lieu par excellence où l'on peut observer les signes géométriques qui représentent Dieu. Ce qui confirme l'hypothèse du mathématicien Bertrand Russell qui est le tenant de la théorie séduisante qui veut que la beauté mathématiques existe!


La controverse entre iconoclastes et iconodoules (3) dépassera involontairement les frontières de l'espace byzantin et du temps des croyances folklorico-religieuses. Déjà les colonnes et autres arcs de triomphe romains célébraient visuellement les exploits des légions des Césars présageant d'une auto-glorification narrative et architecturale qui fera les joies d'un postmodernisme plus lointain (4). Mais aussi les églises et les abbayes médiévales où évangiles et murs se pareront d'une iconologie notamment dirigée vers les fidèles illettrés. Jusqu'aux portraits royaux qui influenceront profondément la propagande de régimes plus ou moins légitimes.


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Arc de triomphe de Titus, 94. Érigé par Domitien sur le forum romain, l'arc de triomphe de Titus fait figurer parmi les trophées rapportés à Rome le chandelier à sept branches (ménorah), symbole de la lumière de l'alliance.


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Portrait de Louis XIV (1638 - 1715)  par Charles Le Brun




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portrait de Joseph Staline (1878 - 1953)



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portrait de Kim Il-sung (1912 - 1994)



Qu'elle célèbre ou qu'elle moque, l'image est donc «au service de». Son usage est intuitif ou contrôlé. Dans ce dernier cas, ce sont souvent dans les situations extrêmes que son utilisation et sa manipulation sont le plus visible à défaut d'être totalement prévisible. Les conflits militaires qui ont jalonnés l'Europe et le monde sont éclairants dans cette optique. Survolons volontairement la propagande affichée et affichiste pour nous concentrer sur l'image animée et surtout le dessin d'animation. Bien que coûteuse (5), cette technique a pourtant servi les intérêts des forces en présence. De la seconde guerre mondiale aux conflits du Pacifique il n'est pas un pays qui offre aux masses populaires ce genre de divertissement manipulateur.

Le film animé de propagande, comme l'écrit Régis Dubois, «est partout» (6). Dubois entend par «films de propagande» ceux qui ont donc «pour vocation de servir le pouvoir en place en manipulant (endoctrinant, embrigadant) les foules». À partir de recettes simples basées surtout sur la caricature, le film de propagande use de la fibre émotionnelle pour offrir une vision manichéenne et prosélyte. Et le film d'animation qui de prime abord pourrait apparaître inoffensif et ordinaire, cache en réalité tout un potentiel de signes qui font les délices de la rhétorique propagandiste. Après tout les personnages de celluloïd ne sont peut-être que des tigres de papier, mais ce sont des tigres quand même.



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illustration du mythe de la caverne



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un exemple de lanterne magique


Il faut rappeler que l'animation remonte probablement au mythe platonicien de la caverne. On peut effectivement se risquer à tracer une histoire du dessin animé qui puiserait ses sources dans les ombres mouvantes des murs de la fameuse caverne. Cette évocation involontaire de la part de Platon, inscrit donc la proto-animation dans le régime de l'illusion qui donnera naissance bien des siècles plus tard aux mirages de la lanterne magique et du cinéma.

L'illusion est donc l'essence du dessin animé. Il suffit à Mickey de passer de l'autre côté du miroir dans Thru The Mirror (Disney, 1936) pour nous faire comprendre que tout ce que nous voyons n'est pas réel et pourtant...
Par définition l'illusion peut être magique mais aussi manipulatrice et mensongère. Cette arme à double-tranchant fera les belles heures ainsi que les plus sombres moments de ce 9ème art bis (7).
Inoffensif donc le dessin animé? Pas vraiment. Qu'il puise ses thèmes dans les contes, les mythes ou les fables (animalières ou non) le dessin animé (8) et plus particulièrement le dessin animé de propagande use d'artifices sensés nous faire peur, instiller en nous cette angoisse enfantine qui mêle fantasmes et rêves et qui fait accepter pour valide la vessie et pas la lanterne (!).




S'inspirant consciencieusement et parfois inconsciemment du bestiaire médiéval, de La Fontaine et autres Kipling, les studios d'un côté et de l'autre de la ligne capitaliste-communiste usent et abusent des traits de caractères animaliers qui font passer les uns pour des loups féroces et les autres pour des moutons. Les vrais moutons malheureusement sont les spectateurs qui acceptent ces fables doctrinaires. Le pouvoir de ces images  anthropomorphiques tourne à plein et la pilule embrigadante est ainsi rendue plus facile à avaler. Il est d'ailleurs peu étonnant de constater que de Staline à Churchill chacun prend les traits de bêtes plus ou moins malignes selon que l'on se place de ce côté-là ou de ce côté-ci.






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llustrations des studios Disney caricaturant les soldats nazis en grand méchant loup
















C'est pourtant Walt Disney qui fera de l'animation une véritable arme de guerre comparable aux tentatives de Goebbels et de Staline de profiter du cinéma afin de fabriquer le mythe et le culte du Chef parfait.
Lorsque il devient certain que l'Amérique va entrer dans le conflit mondial de 1939-1945, l'hyper-activité de Disney pour l'effort de guerre est telle que ses studios vont produire des animations au service principalement de la propagande américaine mais aussi alliée. Notons au passage que de tous les studios hollywoodiens mis à contribution, ceux de Disney sont les seuls à accueillir une unité militaire sur leur site (9). Bien sûr ce n'est pas uniquement par patriotisme que Disney produit ses films d'animation propagandistes. Les studios ont économiquement besoin de ces commandes. Et même si beaucoup de films sont réalisés gratuitement pour des organisations comme The L.A. War Chest, Disney facturera régulièrement le gouvernement et les différentes agences associées à l'effort de guerre.






La fin de la guerre ne mettra d'ailleurs pas un terme à la collaboration entre Walt Disney et les autorités. Des films d'éducation seront commandés en pagaille, à se demander si les petits Américains de l'époque n'ont pas été plus formatés par Mickey et compagnie que par les heures passées en classe.
Ce phénomène de continuité de l'embrigadement aura aussi lieu chez l'ennemi d'hier. Le Japon d'avant la guerre tentera d'abord d'assujettir l'animation à ses préoccupations pour finalement faire produire des véritables objets de propagande durant la guerre. La période de l'occupation qui suit la défaite contre les États-Unis sera le moyen d'une (auto)critique trop timide (beaucoup de films sont surtout tournés pour l'éducation et la sensibilisation à l'effort de reconstruction), qui ouvrira pourtant la voie à l'animation expérimentale qui condamnera violemment toutes les formes de répression et de destruction dans un excès similaire à la vaccination (10). Les méthodes et les styles s'opposent donc, mais l'effet reste le même. Un film comme Maho No Pen (Le stylo magique) de Masao Kumakawa tourné en 1946 raconte l'histoire d'une orpheline de guerre qui rêve que tout ce qu'elle dessine prend vie. Ce scénario de Rokubei Suzukita, très connu avant-guerre, est une ode poétique et surréaliste qui n'a rien à envier au plus récent et plus mystico-réaliste Hotaru Non Haka (Le Tombeau des lucioles) d'Isao Takahata. Et loin de faire la propagande de la violence, un film comme Akira de Katsuhiro Ötomo souligne au contraire le malaise d'une jeunesse tokoïte marquée malgré elle par le syndrome post-apocalyptique de l'après Hiroshima.


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séquence du film Les aventures de Bernard et Bianca des studios Disney (1977). Une femme aux seins nus apparaît dans l'angle gauche alors que les deux souris survolent New-York



Le dessin animé est donc un outil de propagande mais de la même manière que les animateurs de Disney dissimulent parfois des images provocatrices dans des films aux scénarii souvent trop lisses, il ne faut pas être totalement dupes de ce que l'on regarde. La fabrication et la lecture de l'image (animée ou non) dépendent toujours d'un ou plusieurs contextes. Celui de la guerre a produit des films souvent de très bonne facture mais qui flirtaient par obligation avec une vision unilatérale des choses et du monde. L'après seconde guerre mondiale a vu apparaître des films éducatifs qui n'étaient pas non plus en reste d'endoctrinement. La peur, l'exagération, la simplification, le faux scientifique servent les pouvoirs en place. Les images peuvent manipuler un public non averti ou lobotomisé et si la prédiction de Breton s'avère juste, il ne faudrait pas risquer de devenir des morts-voyants qui à l'instar des morts-vivants regardent sans comprendre et critiquer. La solution ultime étant de convoquer un nouveau schisme autour de l'image et d'abolir totalement celle-ci. La mort de l'image... une autre histoire!


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(1) Joris Sullivan, citant Marie-José Mondzain dans son article sur la société de l'image, indique que les peintures rupestres sont un « autoportrait non spéculaire », qui par la main posée et la bouche qui crache la couleur ('parle' symboliquement) constituent l'homme en tant que spectateur et sujet du monde. Le pictogramme et l'idéogramme sont les prémices d'une écriture universelle, encore et plus que jamais utilisés aujourd'hui. L'écriture naîtra de ces signes vers 3300 ans avant JC; c'est donc par l'image que l'humain a pu se constituer en tant qu'homme. (Joris Sullivan, La société de l'image)

(2) Cette absence de représentation physique de Dieu est appelée aniconisme. L' aniconisme est l'absence de représentations matérielles du monde naturel et surnaturel dans différentes cultures et est lié en particulier aux religions monothéistes. Son extension peut aller de seul Dieu et les déités, aux personnages saints, les humains ou parties de leur corps, tous les êtres vivants, jusqu'à tout ce qui possède une existence. Le phénomène est en général codifié par les traditions religieuses et devient en tant que tel une prohibition, forme de censure religieuse specialisée dans les représentations.

(3) L'iconodulie ou iconodoulie, du grec eikôn (image) et douleia (service), est un courant de pensée qui est en faveur des images religieuses (ou icône) et de leur vénération.

(4) Dans son livre Learning from Las Vegas, Robert Venturi, chantre du mouvement postmoderne en architecture, énonce que les bâtiments 'communiquent' avec le public (par le biais notamment des ornements). Pas forcément de manière lourdement narrative mais plutôt en offrant un espace d'interprétation au spectateur.

(5) Pour plus de détails, lire l'excellent opus de Sébastien Roffat, Animation et Propagande: les dessins animés pendant la Seconde Guerre mondiale, Paris, Editions L'Harmattan, 2005

(6) Régis Dubois, le sens des images

(7) D'une certaine manière le dessin-animé est proche de la bande-dessinée, celle-ci étant en somme une version story-boardée du film d'animation. Pour s'en rendre compte, il suffit de regarder un des objets ancêtres du cinématographe, le Zoetrope. Inventé en 1834 par William Horner (qui originellement avait baptisé son invention Daedalum ou roue du Diable), le Zoetrope s'inspire du Phénakitoscope de Plateau et est basé sur la persistance rétinienne afin de créer l'illusion du mouvement. Ignoré pendant une trentaine d'années, l'invention de Horner sera rachetée par William F. Lincoln aux États-Unis en 1867 qui lui donnera son nom de Zoetrope (roue de la vie)

(8) Nous nous intéressons ici à l'histoire du dessin animé qui se confond avec l'histoire de la seconde guerre mondiale. L'animation est un champ vaste et tout ce qui est applicable spécifiquement au film de propagande animé ne concerne pas nécessairement les autres genres de l'animation.

(9) L'auteur du site Toons at War explique que pendant la guerre, le terrain des studios californiens de Disney servi de base à une unité militaire. Le jour suivant l'attaque de Pearl Harbor, une unité de défense aérienne fut effectivement forcée de déplacer ses troupes et son équipement dans plusieurs des bâtiments des studios, allant même jusqu'à entreposer des milliers de munitions sous les abris du parking.

(10) En 2008 la Cinémathèque Québécoise s'est associée au Centre national du film de Tokyo en proposant une rétrospective du cinéma d'animation japonais des premiers temps. Avec 53 films programmés, la manifestation Aux sources de l'anime, avait pour ambition de faire découvrir une période méconnue de l'animation japonaise, qui s'étale de 1924 à 1952. Son organisateur Marc Blois explique: « Je fais partie d'une génération qui associe l'animation japonaise à l'industrialisation de la production et la pauvreté esthétique qui l'accompagne durant les années 1980. J'avais envie de montrer au public qu'il existe aussi une animation japonaise riche et variée, dont la connaissance nous est malheureusement difficile. » (in Quartier Libre, Volume 15 - Numéro 12 - 27 Février 2008)


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films (dans l'ordre d'apparition):

Thru The Mirror, Walt Disney, 1936

Bury The Axis, Lou Bunin, 1943

Il Duce Narrates, Stamatis Polenakis, 1942-1945

Daffy The Commando, Looney Tunes, c.1943

Il Dottor Churkill, Luigi Liberio Pensuti, 1941

Tokio Jokio, Looney Tunes (prod. Leon Schlesinger), 1943

All Together, Walt Disney, 1942

Der Fuehrer's Face, Walt Disney, 1943

Pre-world war II Japanese animation, 1936

Akira, Katsuhiro Ötomo, 1998



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